Jamais le plateau de Balance ton post! n’avait été si calme. Ce soir d’octobre 2019, un ex-djihadiste invité par Cyril Hanouna racontait son parcours qui l’avait mené jusque dans les montagnes d’Afghanistan. Tout l’intérêt de son témoignage tenait dans les explications des ressorts idéologiques de l’islamisme et des attentats-suicides, approuvés par les prédicateurs vedettes du salafisme et du frérisme.
Avec cet ancien soldat d’Allah, pas de «pas d’amalgame» pour éviter les questions de fond. Sa formation théorique au djihad reposait sur des versets du Coran, où, nuançait-il, chacun trouve ce qu’il vient y chercher: la paix ou la violence. Ce soir-là, les rares chroniqueurs qui s’essayèrent à le contrer le regrettèrent aussitôt. Ils avaient face à eux un homme à la gouaille imparable, doté d’une intelligence supérieure à la moyenne, connaissant son islam comme sa poche et parlant couramment l’arabe dialectal algérien, appris au contact de ses copains de la mosquée de Chasse-sur-Rhône, une petite localité proche de Lyon.
Le corps sans vie de David Vallat a été retrouvé le week-end du 19 octobre à son domicile de Saint-Raphaël, dans le département du Var. Il avait 53 ans. C’est son employeur – David Vallat travaillait dans la serrurerie – qui a donné l’alerte. Une autopsie a été ordonnée.
La mort de ce personnage hors du commun laisse un grand vide. Son histoire est celle la fascination de tout un pan de la jeunesse française pour un islam conquérant. En 2016, David Vallat publie Terreur de jeunesse (Calmann Lévy), où il revient sur ses années de djihad. Issu d’une famille monoparentale – le père est absent –, il grandit dans un milieu populaire. Turbulent, révolté, instable, il pense trouver dans l’islam un code de bonne conduite. Il se convertit. Il a 18 ans. Côté professionnel, il suit une formation de dessinateur industriel.
On est au début des années 1990. La guerre civile a éclaté en Algérie. Des membres des GIA, les Groupes islamiques armés, qui combattent l’armée régulière en Algérie et commettent des attentats contre des civils, notamment des femmes refusant de porter le voile, sont en France, à la fois refuge et base arrière clandestine.
La radicalisation de David Vallat est en marche. Avec ses copains de la mosquée de Chasse-sur Rhône, la plupart étant issue de la deuxième génération de l’immigration maghrébine, il prône un islam du sursaut, qu’il oppose à l’islam d’«endormis» des pères. Il entre en relation avec des membres des GIA, qui lui proposent d'aller faire le djihad en Algérie. Il refuse, pour ne pas avoir à tuer des civils, dira-t-il.
Au même moment, la guerre fait rage en ex-Yougoslavie. Avec d’autres Français, il rejoint les maquis musulmans de Bosnie. Une cause qu’il rapproche de la guerre d’Espagne, côté républicain – la lutte contre les «injustices» est l’un des moteurs de l’engagement islamiste. Sur place, il se rend compte que lui et ses compagnons ont toutes les chances d’être tués avant même d’avoir pu rejoindre une unité combattante.
Il rentre en France et met le cap sur l’Afghanistan, où il intègre un camp d’entraînement d’Al-Qaïda, l’organisation terroriste responsable des attentats du 11-Septembre 2001 aux Etats-Unis. Les cadres du camp détectent tout le potentiel de ce Français pourvu d’un rare esprit logique. Il apprend à fabriquer des ceintures explosives, mais ce n’est pas lui qu’ils enverront se faire sauter, ses capacités intellectuelles sont trop précieuses pour être sacrifiées.
Formé au combat comme à l’action terroriste, il retourne dans ses pénates françaises de Chasse-sur-Rhône, où se constitue une cellule dormante. David Vallat échappe à une peine de prison à vie, sinon à la mort, en ne participant pas à une tentative d’attentat perpétrée en 1995 par l’Algérien Khaled Kelkal, membre des GIA, contre un TGV de la ligne Lyon-Rennes. Le Français a un principe: ne pas s’en prendre aux civils.
Cet attentat raté est en quelque sorte son salut. Les forces de l’ordre procèdent à une vague d’arrestations dans les milieux islamistes. Il est pris pour un Algérien – il en a vaguement le faciès et beaucoup les habitus. Il écope en appel d’une peine de prison de cinq ans pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il s’imaginait être frappé à mort lors des interrogatoires de police. Il reçoit certes des claques, mais rien qui le fasse crier à l’injustice. Ce traitement «humain» participera de sa reconstruction. La prison fait office de sas décompression. Il se désintoxique de l'endoctrinement islamiste, lit énormément. Des livres d’histoire et de philosophie, de physique. Il n’aura de cesse de s’instruire, en autodidacte.
Son processus de déradicalisation – réussi dans son cas – prendra une dizaine d’années. Il retrouve de l’emploi dans le secteur de la métallurgie. Ses patrons lui font confiance. Il faut dire que David Vallat est attachant et compétent.
En 2012, il intègre l’association Lyon Bondy Blog, l’une des déclinaisons du Bondy Blog, ce site créé en 2005 en région parisienne par le magazine suisse L’Hebdo, qui couvre alors la flambée d’émeutes dans la France des banlieues. Il présidera le Lyon Bondy Blog jusqu'en 2016. «David Vallat s’est aussi reconstruit par l’écriture», souligne Azzedine Benelkadi, à l'époque l'un des responsables du site lyonnais.
Sur Facebook, l'ex-djihadiste mène un combat pour ainsi dire existentiel contre l’islamisme. Il a la formule féroce, pond un jeu de mots par minute. Il intervient parfois dans les écoles. Cela ne lui rapporte pas un rond. On regrette que la seule fois où il a pu exposer, à la télévision, ce qu’est l’idéologie islamiste, ce fut chez Cyril Hanouna.
David Vallat aurait eu sa place dans des émissions de débat plus cotées, on pense à celles des chaînes publiques de fin de soirée. Pas un entrepreneur islamiste n'était de taille face à lui. Il les démasquait tous. «Il n’avait pas les codes de la conversation médiatique, il venait d’un milieu ouvrier, où l’on parle cash, sans artifices», resitue l’historien Cyril Garcia, originaire de la région lyonnaise également.
Sur ses réseaux sociaux, son engagement militant lui valait des soutiens d’extrême droite, chose inévitable dans un pays où l’extrême gauche défile souvent aux côtés des islamistes. Il en avait conscience et faisait à l’occasion le ménage parmi ses abonnés. Après l’annonce de sa mort, des amis ont republié un post dans lequel il énumère ses identités multiples, qui sont celles du voyageur, de l’humaniste, de la bonne personne. Il manquera à ses proches, à ses amis et à tous ceux qui se soucient de la vie en commun. Son livre témoignage, ses différentes passes d'armes, resteront comme des témoins forts de sa rédemption.