Ces «Avocats chrétiens» lui ont fait vivre deux ans de calvaire
Jeudi, les médecins ont finalement été autorisés à administrer le médicament létal à Noelia Castillo. Son cas a bouleversé l’Espagne comme rarement, déclenchant un véritable emballement médiatique. Jusqu’à la classe politique et à l’Église, qui ont pris position.
Cette onde de choc s’explique d’abord par le parcours tragique de Noelia Castillo. En proie à des problèmes d’argent et d’alcool, ses parents s'étaient vu retirer leur fille par les services sociaux alors qu’elle était adolescente.
La jeune femme a en partie grandi dans des foyers publics, menant une vie difficile et fréquentant de mauvaises connaissances. En 2022, après un viol collectif, elle s’était jetée par la fenêtre du cinquième étage. Elle avait finalement survécu, mais s'était retrouvée depuis en fauteuil roulant.
L’opinion publique a aussi été choquée de voir comment une femme de seulement 25 ans n'avait plus la volonté vivre. Mais la raison principale de l’émotion suscitée par le sort de Noelia Castillo était ailleurs. Elle disposait de l’accord des autorités depuis plus de deux ans pour recourir à l’aide à mourir. Une date avait même été fixée pour son décès: le 2 août 2024.
Pourquoi n’a-t-elle pas été autorisée à mourir comme prévu durant près de deux ans? C’est la fondation ultracatholique Abogados Cristianos (Avocats chrétiens) qui a convaincu le père de Noelia Castillo, Gerónimo Castillo, d’engager une procédure judiciaire contre la décision de sa fille.
Une association prend l'affaire en main
L'association semble avoir proposé au père démuni de prendre en charge l’affaire gratuitement. Il n’aurait guère eu les moyens de financer ce marathon judiciaire de 600 jours. Pour empêcher Noelia de recourir à l’aide à mourir, les Avocats chrétiens ont porté l’affaire devant toutes les instances, jusqu’au Tribunal constitutionnel. Mais les juges ont systématiquement donné raison à la jeune femme. Même la Cour européenne des droits de l’homme, saisie en dernier recours, a confirmé cette position.
Vous vous inquiétez pour vous ou l'un de vos proches?
La Main Tendue (adultes, 24/7) au 143
Pro Juventute (jeunes, 24/7) au 147
Urgences médicales au 144
stopsuicide.ch
Selon sa présentation, cette organisation d’utilité publique, composée de juristes, d’avocats et de professeurs de droit, s’engage depuis 2008 «pour la défense de la vie, de la famille et de la liberté religieuse». Elle dépose des plaintes et des dénonciations lorsqu’elle estime que des sentiments religieux sont offensés. En Espagne, ce motif semble largement reconnu comme infraction pénale. Les Abogados Cristianos se montrent en tout cas particulièrement actifs.
Ils s’en prennent à des artistes pour des œuvres critiques envers la religion, à des satiristes, à des cliniques pratiquant l’avortement ainsi qu’aux communautés LGBT+. Ils poursuivent aussi des militantes pour exhibitionnisme, par exemple lorsque celles-ci se dénudent lors de manifestations en faveur du droit à l’avortement.
Leurs actions en justice, dans lesquelles les juges favorisent le plus souvent la liberté d’expression à la liberté religieuse, s’accompagnent fréquemment de campagnes médiatiques et de pétitions en ligne.
Reste à savoir si Abogados Cristianos a également mobilisé les groupes de protestation religieux devant le centre de soins où Noelia a reçu son aide à mourir. Un fait est toutefois établi. Durant deux ans, ils ont soutenu devant les tribunaux que la jeune femme n’était pas psychologiquement en mesure de prendre une telle décision.
La procédure est très longue
Les juges et les autorités ont toujours estimé le contraire. Les Avocats chrétiens ont même déposé des plaintes pénales contre des membres de la commission d’experts et d’évaluation qui avait autorisé la mort assistée de Noelia, accusant ces personnes de légèreté et de négligence. L’expert en santé Manuel Franco rejette ces accusations:
La loi espagnole permet le suicide assisté pour des adultes souffrant de maladie incurable et de douleurs insupportables. Les personnes concernées doivent déposer une demande écrite. Une commission composée de médecins, de juristes, de psychologues et d’experts en éthique examine le dossier, en vérifiant notamment la capacité de discernement du patient, qui doit ensuite soumettre une seconde demande écrite, explique Manuel Franco.
L’inconvénient est que les mois d’examens nécessaires imposent une longue attente aux patients. Des proches ou des organisations, comme dans le cas de Noelia, peuvent contester la décision devant les tribunaux.
Résultat, moins de la moitié des demandes aboutissent à une aide à mourir. Environ 16% des requêtes sont rejetées d’emblée. Près d’un tiers des demandeurs décède avant une éventuelle autorisation, qu'il faut en moyenne 67 jours pour obtenir en Espagne.
C’est pourquoi la ministre de la Santé, Monica Garcia doit présenter le 9 avril une nouvelle réglementation visant à réduire les obstacles bureaucratiques liés à l’aide à mourir. Pour Noelia Castillo, cette réforme arrivera trop tard.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
