Ce que le richissime Bolloré manigance avec son «armada»
Ils peuvent s’incendier sur le féminisme, l’islam ou Israël, mais là, ils font bloc. Romanciers, essayistes, ils quittent l’une des plus prestigieuses maisons d’édition françaises, Grasset. En tout, 170 auteurs, que ce soit Virginie Despentes, Anne Sinclair, Bernard-Henri Lévy, Vanessa Springora, Gaël Faye, Pascal Bruckner, Frédéric Beigbeder ou le Suisse Metin Arditi, selon une shortlist établie par notre confrère Le Temps, claquent la porte. Une limite a été franchie. Elle porte un nom: Bolloré.
Dans une République des lettres hantée par le souvenir honteux de la collaboration avec l’occupant nazi et la proximité avec le stalinisme après la guerre, tout ce qui s’apparente à une tentative de mise au pas idéologique des écrivains fait horreur. En se séparant – il l’aurait viré – du très respecté directeur de Grasset Olivier Nora, le milliardaire Vincent Bolloré porte en quelque sorte atteinte à l’esprit de divergence, essentiel dans le monde des idées, pour instaurer, craint-on, un esprit d’allégeance.
Vincent Bolloré est cet oligarque catholique breton qui a fait fortune dans la banque et le commerce. Il est surtout connu pour être à la tête de Vivendi, un puissant conglomérat actif dans les secteurs des médias, de l’édition et du divertissement. CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche, Voici, Capital, Femme actuelle, les maisons Fayard et Grasset via le groupe Hachette repris à Lagardère, pour ne citer qu’une partie de la panoplie, c’est lui.
«Une armada au service d’une croisade culturelle»
«Une armada au service d’une croisade culturelle pour s’imposer dans la bataille des idées», affirme Alexis Lévrier, historien des médias, maître de conférences à l'université de Reims, joint par watson. Vincent Bolloré est un conservateur assumé. A n’en pas douter, un réac, mais, comme beaucoup de réacs aujourd’hui, hyper dans le coup. Avec un agenda politique, dénonce Alexis Lévrier:
L’historien des médias dit constater une «radicalisation du groupe» détenu par le magnat breton.
Homme d’affaires avisé, Vincent Bolloré a bâti non seulement un groupe idéologiquement cohérent, mais aussi rentable en termes financiers. «Il a compris qu’il ne le serait pas avec les seuls journaux. Il a donc pris Canal +, qui rapporte pour l’heure de l’argent», avance Alexis Lévrier.
L'exception Canal +
A ce propos, Canal +, chaîne du foot et du cinéma, tranche avec l’idéologie droitière de son propriétaire. La diversité et les idées progressistes, celles véhiculées par le cinéma notamment, y sont plutôt à l’honneur. Cette contradiction ou ce paradoxe n’a pas échappé à notre interlocuteur, très critique du «système Bolloré»:
Mais la liberté laissée à Canal + pourrait ne pas durer, selon Alexis Lévrier: «Comme le montre l’exemple de Grasset, il est tout à fait possible que Vincent Bolloré réoriente idéologiquement la chaîne quand il le jugera utile à sa croisade. Le monde du cinéma a tort de se taire et de faire l’autruche, car il sera peut-être la prochaine victime de la bollorisation.»
La prise de guerre Boualem Sansal
L’affaire Grasset, qui fait grand bruit ces jours-ci, aurait pour origine un différend entre Vincent Bolloré et Olivier Nora, l’ex-directeur de la maison d’édition, quant à la date de parution du dernier livre de Boualem Sansal, La Légende, qui raconte les douze mois d’incarcération du romancier franco-algérien dans les geôles algériennes sur fond de crise diplomatique entre Paris et Alger.
Olivier Nora aurait souhaité une parution à la rentrée de septembre pour se laisser le temps de travailler le manuscrit déjà rendu. Vincent Bolloré voulait une sortie en juin déjà. C’est cette option qui l’a emporté.
Défendu par tout ce que la France compte de personnes attachées à la liberté d’expression contre le nationalisme religieux, autrement dit, par tous les laïques de gauche comme de droite, Boualem Sansal, qui revendique sa liberté de parole, fait aujourd’hui figure de prise de guerre par l’extrême droite. La une du dernier Journal du dimanche, possession de Bolloré, où l’écrivain apparaît aux côtés de l’identitaire Phillipe de Villiers, sous le titre «Notre pays est bord du gouffre», a empli de tristesse nombre de ses amis.
Alexis Lévrier le concède, la «croisade de Vincent Bolloré», comme il l’appelle, ne vient pas de nulle part. Pendant des décennies, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les idées de gauche ont dominé le champ intellectuel et culturel, avec un certain nombre d'égarements. Le retour de bâton est aujourd'hui brutal.
