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G7 d’Evian: immersion dans une ville assiégée

Evian étouffe déjà avant le G7: immersion dans une ville assiégée
Evian étouffe déjà avant le G7: reportage dans une ville assiégée par les forces de l’ordre.images: watson

Evian s'est transformée en bunker: «On est pris en otage»

Alors que les chefs d’Etat s’apprêtent à envahir la capitale mondiale de l’eau minérale, ses habitants et ses commerces suffoquent déjà dans une ville fantôme. Immersion à Evian, trente-six heures avant qu’elle ne se referme sur elle-même, le temps d’un G7 sous haute tension.
10.06.2026, 19:0310.06.2026, 19:07

«Les flics, ça ne boit pas d’alcool. Un café, un jus, une crêpe et voilà.» Philippe aurait préféré ne pas avoir à connaître les petites habitudes culinaires des forces de l’ordre. Seulement voilà, depuis une bonne semaine, la majeure partie de sa clientèle est composée de pions en uniforme et en service.

Son snack-bar, d’ordinaire pris d’assaut par les touristes en ce début de saison estivale, suffoque entre deux feux: le débarcadère, marqué à la culotte par la gendarmerie nationale, et un impressionnant camp militaire barricadé qui dégueule de la place Henri-Buet.

La ville la plus sécurisée au monde

G7 oblige, la cossue et paisible Evian est désormais la ville la plus sécurisée au monde, transformée malgré elle en baisodrome diplomatique pour une poignée de grandes puissances sur les pattes arrières. watson est allé zoner de l’autre côté du lac et humer l’humeur de la population juste avant que le périmètre ne soit bouclé, et ce, jusqu’au 18 juin.

Bonne ambiance, non?
Bonne ambiance, non?images: watson

Sur les eaux qui nous ont conduits de Lausanne à Evian quelques minutes plus tôt, des vedettes de police en patrouille. A bord du «Ville-de-Genève», des frontaliers résignés et des employés de la CGN qui ne voudraient surtout pas qu’on les considère «comme les méchants de l’histoire». Il faut dire que dès jeudi, les lignes fluviales seront au moins aussi bouleversées que le quotidien des pendulaires et l’ambiance dans les rues d'Evian.

Nous n’avons pas été contrôlés aux douanes, mais l’air est irrespirable. L’impression désagréable d’être épiés par tous les services secrets du globe. On se surprend à lorgner les toits pour débusquer snipers, caméras, pilotes de drones.

L’embarcadère d’Evian est surveillé 24h/24h depuis quelques jours.
L’embarcadère d’Evian est surveillé 24h/24h depuis quelques jours.image: watson

Une paranoïa partagée par les Evianais, qui vivent avec un flic sur l’épaule depuis quelques jours. «Il y a chaque jour plus d’agents dans nos rues, c’est angoissant», nous confie Caroline, fleuriste qui fermera boutique jusqu’au départ de Macron, Trump et consorts. Une décision prise par bon nombre de commerçants du centre-ville, qui ne voient pas l’intérêt de bosser «dans le vide» et «dans une ville fantôme».

«Même si c’est rigolo de savoir qu’il y aura d’importants présidents dans notre ville, c’est agaçant d’observer Evian se vider progressivement de son âme. Tout ça me paraît disproportionné»
Caroline, fleuriste

Sur les rives, plus rien ne donne vraiment envie d’attraper un Spritz et de profiter de la vue. Devant les principales terrasses, un ballet continu d’agents de police, cherchant le meilleur sport pour décompresser. Ils sont très rarement accompagnés d’une grappe d’ouvriers en pause. Les touristes, eux, se comptent sur les doigts de la main. Près de son bateau, un habitant agacé nous rappelle que dès jeudi, le port ressemblera à un «cimetière lacustre», à cause de l’interdiction de naviguer du côté français du Léman.

«La police a déjà fouillé tous les bateaux du port à la recherche de tout ce qui pourrait représenter un danger durant le G7»
Un propriétaire de bateau
Sur les quais d’Evian, des centaines d’agents ont remplacés les touristes.
Sur les quais d’Evian, des centaines d’agents ont remplacés les touristes.image: watson

Après un premier espresso à moins de deux euros, on retrouve Philippe pour tenter de mieux comprendre l’impact du G7 sur le quotidien d’un patron de bistro. Il est 12h03, sa terrasse est vide. Il en profite pour souffler les feuilles pour tuer le temps.

C’est dire s’il a le temps (et une certaine envie) de pousser une gueulante. «Je vais perdre 15 000 euros de chiffre d’affaires au minimum avec tout ça, démarre-t-il en éteignant sa souffleuse. Qui voudrait prendre un verre quand on est cerné par la police en permanence?»

Alors que Philippe s’apprête à nous détailler ses pertes financières, une demi-douzaine de policiers prend ses tables d’assaut. Une petite soif. L’ambiance est détendue entre le tenancier et les agents, conscients d’être perçus comme des éléphants dans un magasin de porcelaine.

«Ils sont en service, donc la pause est rapide et pas question de boire une bière. Une clientèle qui ne fera pas mon chiffre»
Philippe, tenancier d’un snack-bar au bord du Léman

Conséquence directe de l’arrivée du Groupe des sept dans la très chic bourgade française, les riverains qui le pouvaient ont déjà fui et les festivités du mois de juin ont été annulées. «Je dirais que ça fait une semaine que les clients sont rares».

Qui va payer les pertes?

A-t-il tenté de toquer à la porte de la mairie pour espérer une compensation financière? «Oui, en début d’année déjà. Mais ils m’ont bien fait comprendre que c’est peine perdue, puisque c’est un événement organisé par l’Etat, souffle-t-il en saluant les policiers de la main. Ils ne pouvaient pas le faire en visio leur G7, là?»

«Franchement, avec les millions que coûte déjà le G7, une petite enveloppe de quelques milliers de francs pour les commerçants d’Evian aurait permis de calmer le jeu sans alourdir la facture. On se sent pris en otage»
Philippe, tenancier d’un snack-bar

Si le snack-bar restera ouvert durant la semaine de l’enfer, «on nous a indirectement incités à ne pas fermer pour éviter une ville morte», une coiffeuse de l’artère principale va baisser le rideau. «C’est inutile de continuer à bosser, alors qu’il n’y aura plus personne dans les rues. Je vais prendre des vacances forcées. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? »

Dans la mignonne ruelle piétonne et commerçante d’Evian, on a l’impression d’arpenter une ville assiégée. Si les boutiques sont encore ouvertes, des treillis et des képis cassent l’ambiance tous les deux mètres.

Evian étouffe déjà avant le G7: immersion dans une ville assiégée
Pas facile de se détendre dans pareille ambiance.images: watson

Sur les vitrines, beaucoup d’annonces de «fermeture exceptionnelle pour cause de G7». Comme cette responsable d’une onglerie qui sait qu’elle n’aura «pas de clients pendant une semaine». Au gré d’un lèche-vitrine au goût de soufre, on comprend que le mood est davantage à la résignation qu’à la colère, les responsables de ces bouleversements étant inatteignables pour les petits commerçants.

Bien que la gare d’Evian soit déjà fermée, on décide de s’y hisser à pied. Les trottoirs sont aussi raides que déserts. Les seuls humains que l’on croisera en chemin seront deux policiers en train de fouiller un jeune homme noir. En redescendant l’avenue, le «suspect», toujours assis sur son banc, nous apprendra qu’il a déjà été «contrôlé deux fois» depuis le début de la semaine. Un habitant nous confirmera plus tard que ces contrôles d’identité se sont méchamment intensifiés.

De quoi alourdir encore un peu plus l’atmosphère qui règne dans ce qui deviendra bientôt l’épicentre du pouvoir politique et militaire mondial.

«C'est invivable»

D’ailleurs, qu’en est-il du cœur du réacteur? Depuis la gare, vidée de ses voyageurs, le prestigieux Hôtel Royal est à une vingtaine de minutes à pied. Cette pièce d’architecture datant de la Belle Epoque accueillera les chefs d’Etat et les débats du 15 au 17 juin. A mesure que l’on approche du périmètre rouge, les navettes aux vitres teintées et les voitures de police se font de plus en plus nombreuses. Des sirènes, déjà. Certaines rues sont bouclées, d’autres camps militaires sont montés.

Trente-six heures avant le confinement de la ville, les abords du cinq étoiles sont toujours accessibles au public. On pourrait même croire à une ambiance de festival si les toits des bâtisses n’accueillaient pas de nombreux équipements militaires.

Image

L’hôtel étant situé dans un quartier huppé de la ville, nous tombons dans la foulée sur une belle collection de somptueuses propriétés, longées par une série de barrières de sécurité. Si les maisons ont les volets baissés, un voisin n’a pas encore fui Evian et remplit le coffre de sa voiture:

«C’est proprement invivable, nous n’avons aucun intérêt à rester chez nous»

Des soldats, des agents et des costards noirs qui s’affairent. Ce sera tout. Dans les environs, même les ordures ne seront plus les bienvenues le temps du sommet. Enfin, en empruntant le célèbre funiculaire historique pour rejoindre le débarcadère, un touriste américain se montre surpris de la présence, encore à confirmer, de Donald Trump: «Il n’aime pas être mis au même niveau que les autres, il va refuser au dernier moment, j’en suis sûr!»

Des interdictions et des agents.
Des interdictions et des agents.images: watson

Nos voisins français s’apprêtent sans doute à vivre la semaine la plus pénible de l’année. Devenue à la fois la ville la plus sûre et la plus intimidante de la planète, Evian s’affaisse doucement sous le poids de la diplomatie, dans un consentement forcé.

Pour ses habitants, c’est aussi un mauvais souvenir qui refait surface: «On dirait le confinement, en pleine pandémie de Covid-19», entendra-t-on toute la journée, comme si une certaine expérience avait le pouvoir d’adoucir (un peu) le choc du G7.

Connaissez-vous les sept chefs d’Etat du G7?
Video: watson
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