Les plans de Trump ne font plus rire personne dans mon pays
A Copenhague, chez mes proches, la télévision reste allumée presque en permanence, comme dans une grande partie du pays. Les éditions spéciales s’enchaînent, les notifications s’accumulent sur les téléphones, et dans les cafés, les conversations reviennent inlassablement au même sujet.
L’atmosphère médiatique rappelle celle qu’a connue la Suisse en début d’année autour de Crans-Montana. Au Danemark, le centre de toutes les attentions porte un nom qui fait grincer des dents: Donald Trump.
Un peuple plongé dans l'incertitude
Je suis Danois, et ma grand-mère était groenlandaise. Jamais, dans mes souvenirs, un événement politique n’avait à ce point mobilisé ma famille. Jamais non plus une menace étrangère n’avait été formulée aussi crûment: celle de s’emparer du Groenland, par la force si nécessaire.
Des milliers de personnes descendent dans les rues, au Danemark comme au Groenland, de Copenhague à Nuuk. Les slogans sont sans équivoque:
Derrière cette fermeté collective affleure pourtant une profonde désorientation.
Comment répondre à un président américain qui évoque ouvertement l’usage de la force? S’agit-il d’une provocation de plus ou d’une menace réelle? Les médias donnent tour à tour la parole aux experts, aux responsables politiques, aux citoyens.
Ma mère, danoise par son père, groenlandaise par sa mère, a été interrogée par la radio DR, l’équivalent danois de la RTS. Sa réponse fut d’une franchise presque douloureuse:
Une unité née dans l'adversité
S’il fallait néanmoins retenir un effet bénéfique des déclarations de Trump, ce serait celui-ci: rarement Danois et Groenlandais se sont sentis aussi proches. Le lien entre les deux peuples semble n’avoir jamais été aussi fort.
Un rapprochement d’autant plus marquant que leur histoire commune demeure empreinte de blessures ouvertes. En tant que puissance coloniale, le Danemark a multiplié les erreurs. Les Groenlandais ont été rabaissés, marginalisés, traités comme des citoyens de seconde zone. Ma mère elle-même se faisait encore insulter dans les rues de Copenhague dans les années 1970 en raison de ses origines.
Une nervosité palpable
L’instauration de la Selvstyre, l’autonomie groenlandaise, en 2009 a permis d’importantes avancées, notamment grâce aux généreux transferts financiers du Danemark. Mais les cicatrices demeurent. Un père de famille groenlandais, cité par la NZZ, confie:
Une chose, toutefois, fait consensus: personne ne souhaite voir renaître une domination coloniale, fut-elle modernisée. Pas même parmi ceux qui regardent Copenhague avec méfiance.
C’est ici que se niche la vérité inconfortable que Trump met crûment en lumière. Le Danemark aurait dû accorder au Groenland l’attention qu’il mérite, non seulement sur le plan moral, mais aussi stratégique. Dans le jeu géopolitique qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, la plus grande île du monde occupe une position clé.
A Copenhague, cette réalité semble avoir longtemps été sous-estimée. Aujourd’hui, la nervosité est palpable. Elle se lit jusque dans les gestes du ministre danois des Affaires étrangères qui, à la sortie d’un entretien à la Maison-Blanche, avait rejoint précipitamment son véhicule officiel pour y allumer une cigarette, visiblement tendu.
Une situation qui ne prête plus à rire
Une part essentielle du poids diplomatique et sécuritaire du Danemark repose sur le Groenland. Sans l’île, le pays perdrait non seulement de l’influence, mais aussi une part de son identité. Donald Trump contraint désormais les Danois à regarder cette dépendance en face.
Déjà en 2019, lors de son premier mandat, il avait évoqué l’idée d’acheter le Groenland. A l’époque, on en avait ri. Les animateurs de talk-shows s’étaient rendus sur place et le projet avait simplement nourri les moqueries. Un épisode surréaliste, taillé pour le divertissement.
Aujourd’hui, les écrans sont à nouveau allumés sur le même sujet. Mais cette fois, cela ne fait plus rire personne.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
