Une médaille crée un séisme diplomatique entre Zelensky et la Pologne
Pendant longtemps, la Pologne a été l’un des principaux partenaires de l’Ukraine dans la guerre contre la Russie. Le voisin a joué un rôle important dans la coordination des approvisionnements et a accueilli la plupart des réfugiés venus d’Ukraine. Varsovie a aussi apporté un soutien financier considérable à l’Ukraine.
Mais ce partenariat présente désormais de profondes fissures. En cause, une distinction récemment accordée par le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Il a conféré à une unité militaire combattant la Russie le titre de «héros de l’UPA», l'armée insurrectionnelle ukrainienne à la bannière rouge et noire.
La Pologne a réagi avec indignation. Le président Karol Nawrocki a annoncé vouloir retirer à Zelensky la plus haute décoration de l’Etat polonais qui lui avait été accordée. Zelensky l’a devancé et a rendu la décoration de son plein gré. Plusieurs responsables ukrainiens ont suivi son exemple.
Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale
La manière d’aborder l’UPA est, depuis des décennies, un sujet de conflit entre les deux pays. Derrière cet acronyme se cache l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, que la Pologne tient pour responsable du meurtre de dizaines de milliers de civils polonais.
L’UPA est issue de l’OUN-B, une aile radicale d’extrême droite de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, qui combattait dans la clandestinité pour une Ukraine indépendante, sous la forme d’un Etat totalitaire à parti unique. L’UPA a été fondée en 1942 et a été active à la fin de la Seconde Guerre mondiale ainsi que dans les années qui ont suivi.
Elle a alors combattu par moments aussi bien l’occupant allemand que l’Union soviétique, mais a également noué des alliances avec l’Allemagne nazie en 1944, face à l’avancée soviétique, et a participé aux crimes de l’Holocauste. Elle jouit néanmoins d’une grande reconnaissance en Ukraine en raison de son long combat pour l’indépendance de l’Etat.
L’UPA a aussi combattu à cette époque contre la Pologne, qui contrôlait jusqu’en 1939 des parties de l’ouest de l’Ukraine. Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, des membres de l’UPA ont attaqué des villages polonais de la région dans le cadre d’une campagne d’épuration ethnique. Selon des historiens, environ 80 000 civils polonais ont alors été tués. Le parlement polonais parle d’un génocide et tient l’UPA pour responsable des massacres.
L’Ukraine conteste cette appréciation. Là-bas, on qualifie les événements de «guerre polono-ukrainienne». L’UPA reste honorée jusqu’à aujourd’hui pour sa résistance aux occupants étrangers. La distinction accordée par Zelensky en tient justement compte.
La polémique qui vient de se produire rouvre ainsi de vieilles blessures. Les conséquences de ces profondes divergences historiques, qui couvent depuis des décennies en arrière-plan, ont désormais des répercussions considérables sur la politique actuelle.
L'ambiance se dégrade
Le président polonais a déclenché une crise diplomatique lorsqu’il a annoncé vouloir annuler l’attribution de l’ordre de l’Aigle blanc à Volodymyr Zelensky. Il s’agit de la plus haute distinction de l’Etat polonais, que le président ukrainien avait reçue en 2023 pour sa contribution au renforcement de la paix et de la sécurité en Europe.
De nombreux Polonais se sont rangés derrière cette décision, en particulier dans le camp nationaliste, auquel Nawrocki appartient. Des députés du parti conservateur PiS et de milieux qui lui sont proches demandent à nouveau que la Pologne bloque le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Principal conseiller en politique étrangère du président Nawrocki, Marcin Przydacz, a déclaré:
Des responsables politiques modérés ont eux aussi affiché leur rejet. L’ancien président polonais Lech Wałęsa, l’une des figures les plus connues de la tradition politique proeuropéenne et anticommuniste de Pologne, a ainsi déclaré qu’il retirerait l’épingle au drapeau ukrainien qu’il portait depuis des années. Le ministre de la défense Władysław Kosiniak-Kamysz a souligné:
L'Ukraine n'est pas la seule
Dans le même temps, l’attitude de Karol Nawrocki suscite l’incompréhension au sein du gouvernement ukrainien. Après que Zelensky a rendu la décoration de son plein gré, il a rappelé que les distinctions polonaises accordées au dictateur italien Benito Mussolini et à l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, soutien de la Russie, n’avaient pas été révoquées.
Cela non plus n’est pas resté sans réponse. Les trois anciens présidents ukrainiens Leonid Koutchma, Viktor Iouchtchenko et Petro Porochenko ont par la suite déclaré qu’ils rendraient eux aussi les distinctions qu’ils avaient reçues de la Pologne. Le chef d’état-major de Volodymyr Zelensky, Kyrylo Budanov, et le ministre des affaires étrangères Andrii Sybiha ont également annoncé qu’ils rendraient leurs distinctions.
Les positions semblent désormais figées. Mais il existe aussi des paroles et des gestes conciliants. Le président ukrainien a déclaré que l’Ukraine resterait ouverte à toutes les formes utiles de dialogue avec la Pologne, «afin d’éviter des interprétations contradictoires des chapitres difficiles et douloureux de notre passé commun et de rendre le respect dû à toutes les victimes innocentes du 20e siècle».
Le premier ministre polonais Donald Tusk a lui aussi tenté d’apaiser la situation. Il a rappelé que la coopération était dans l’intérêt des deux pays et de leurs peuples, «tandis que le conflit est dans l’intérêt de Moscou». Les interprétations de l’histoire seraient certes différentes, mais «les sensibilités réciproques» devraient être respectées. Il reviendrait à Nawrocki et à Zelensky d’apaiser les esprits, et non d’attiser les tensions:
Il existe aussi en Pologne une opposition claire au projet de retirer sa décoration à Volodymyr Zelensky. L’ancien député Piotr Stanisław Fogler a rendu sa distinction, la Croix d’or, à Nawrocki en signe de protestation.
La suite des relations entre les deux pays reste incertaine. Les 25 et 26 juin, la Pologne organise à Gdansk, ville portuaire de la mer Baltique, la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine. On y verra si le différend aura aussi des conséquences sur le soutien dans la guerre.
Traduit de l'allemand par Joel Espi

