Le principal atout stratégique de la Russie devient sa faiblesse
Peu à peu, l'Ukraine semble reprendre la main face à la Russie. Certes, Kiev n'a plus enregistré de percée majeure sur le front depuis la libération de Kherson à l'automne 2022. Mais les frappes de drones contre l'industrie pétrolière et les infrastructures logistiques russes commencent désormais à affecter les capacités des troupes de Moscou engagées en Ukraine.
Depuis le début de l'année 2024, l'Ukraine cible régulièrement des raffineries et des dépôts pétroliers russes. Mais c'est cette année que cette campagne a véritablement pris de l'ampleur. Grâce à un arsenal grandissant de drones longue portée, les forces ukrainiennes ont désormais frappé toutes les grandes raffineries du pays, y compris celle d'Omsk, située à plus de 2400 kilomètres de la frontière et longtemps restée hors d'atteinte. Des signes laissent désormais penser que les forces russes commencent à manquer de carburant.
La pénurie de carburant atteint le front
Les drones ukrainiens ne visent pas uniquement les sites de production, mais aussi toute la chaîne logistique qui alimente l'armée russe en carburant. Depuis plusieurs semaines, les grands axes routiers du sud de l'Ukraine occupée sont devenus particulièrement dangereux pour les camions militaires et les camions-citernes russes.
Les forces ukrainiennes s'en prennent désormais également aux navires de transport opérant sur la mer d'Azov. Ceux-ci acheminent du carburant et diverses marchandises vers la péninsule occupée de Crimée. Jusqu'à présent, au moins 116 embarcations fluviales auraient été endommagées par l'Ukraine, aggravant encore les difficultés logistiques auxquelles sont confrontés les soldats russes au front.
Le commandant en chef de l'armée ukrainienne, Oleksandr Syrsky, a récemment affirmé que les forces russes ne menaient plus d'offensives que sur «six ou sept secteurs du front au maximum», contre 13 auparavant.
Le centre de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW) fait lui aussi état de difficultés croissantes pour les troupes russes. Selon lui, les attaques ukrainiennes contre les lignes d'approvisionnement perturbent désormais l'acheminement du diesel et des drones sur plusieurs secteurs du front. La situation reste toutefois particulièrement critique pour les défenseurs ukrainiens autour de Kostiantynivka, ville stratégique de la ceinture fortifiée du Donbass.
Kiev appelle à la prudence
Reste à savoir si, et à quel moment, l'Ukraine pourra réellement tirer parti de cette évolution. Aucun signe ne laisse encore penser à un affaiblissement significatif des forces russes.
De toute façon, les grandes offensives mécanisées, comme celles menées à l'automne 2022, sont désormais considérées comme beaucoup trop risquées. Les drones de surveillance russes détectent rapidement tout regroupement de troupes ukrainiennes, tandis que les blindés ont peu de chances de survivre en terrain découvert face aux drones kamikazes omniprésents, utilisés par les deux camps.
Le chef de l'armée ukrainienne lui-même met en garde contre tout excès d'optimisme. Si ses troupes restent solides, un véritable renversement de la situation est encore loin, pour Oleksandr Syrsky. L'ennemi ne doit pas être sous-estimé. Kiev poursuit une «stratégie d'usure». Plutôt que de lancer de nouvelles offensives précipitées comme à l'été 2023, lorsque les soldats ukrainiens ont été décimés dans les champs de mines russes, l'Ukraine devrait continuer à privilégier les frappes loin derrière les lignes et au cœur du territoire russe.
L'immensité de la Russie devient un handicap
Grâce à ses drones longue portée conçus et produits localement, l'Ukraine est parvenue à transformer en faiblesse le principal avantage stratégique de la Russie: son immense territoire.
Jusqu'ici, le Kremlin pouvait installer ses infrastructures essentielles à l'effort de guerre et son matériel militaire loin du rayon d'action ukrainien. Désormais, Kiev est capable de frapper toujours plus profondément à l'intérieur de la Russie, sans que Moscou ne parvienne à l'en empêcher. Les défenses antiaériennes russes sont trop dispersées pour protéger efficacement tous les sites sensibles.
L'attaque contre la raffinerie d'Omsk en est l'illustration. Les drones ukrainiens, pourtant relativement lents, ont traversé pendant près de vingt-quatre heures l'espace aérien russe avant d'atteindre leur cible, sans être interceptés. Pour autant, si l'immensité du territoire russe devient progressivement un problème pour le Kremlin, rien ne laisse entrevoir une amélioration rapide de la situation pour les Ukrainiens.
Pékin ferme la porte à toute option nucléaire
Le principal problème de Kiev reste aujourd'hui le manque de missiles d'interception Patriot. Aucun autre système ne permet actuellement de neutraliser les missiles balistiques russes. L'entreprise ukrainienne Fire Point développe bien un système national baptisé Freya, mais celui-ci ne devrait pas être opérationnel avant l'an prochain. En attendant, l'Ukraine ne disposerait plus d'un stock suffisant de missiles Patriot pour protéger à la fois ses villes et ses infrastructures militaires stratégiques.
La capacité de la Russie à faire plier l'Ukraine par ses frappes reste toutefois incertaine. Les succès des drones ukrainiens contre l'industrie pétrolière russe alimentent les craintes, en Occident, de voir Vladimir Poutine envisager l'emploi de l'arme nucléaire si les forces russes venaient à se retrouver sérieusement en difficulté. Plusieurs blogueurs militaires russes réclament régulièrement le recours à des armes nucléaires. Mais un tel scénario semble inacceptable pour le principal allié de Moscou, la Chine.
Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui s'exprimait après le sommet de l'Otan organisé la semaine dernière à Ankara, Pékin aurait adressé «une forme d'ultimatum» à la Russie. D'après lui, les autorités chinoises auraient réagi avec une grande fermeté aux appels, relayés dans certains médias russes, en faveur d'une frappe nucléaire. Citant des diplomates européens en contact avec la Chine, Volodymyr Zelensky affirme que Pékin a clairement fait savoir qu'«aucune discussion sur l'emploi d'armes nucléaires ne devait avoir lieu».
Une telle prise de position ne garantit évidemment pas que Moscou renoncera définitivement à cette option. Mais elle montre que même le principal partenaire de la Russie ne semble pas croire à une victoire militaire russe en Europe. (adapt. tam)

