«Ils ne peuvent pratiquement pas être abattus»
L’avancée russe en Ukraine ralentit de plus en plus. En avril, les analystes de l’Institute for the Study of War (ISW) ont évoqué les gains territoriaux les plus significatifs en faveur des défenseurs depuis l’offensive de Koursk, en août 2024. Les Ukrainiens parviennent manifestement de plus en plus à compenser leur infériorité numérique par des innovations techniques.
L’armée ukrainienne réussit ainsi à réduire les combats rapprochés particulièrement meurtriers. Le sergent-chef «Graf» parle d’une «zone de mort garantie» de dix kilomètres:
Dans cette zone, qui s’étend de part et d’autre de la ligne de contact, la guerre moderne des drones, menée aussi bien par l’Ukraine que par la Russie, a transformé le champ de bataille en espace entièrement transparent, où presque aucun soldat ne peut se déplacer sans être repéré. Les unités risquent à tout moment d’être détectées et attaquées. «Sur 15 à 20 kilomètres, cela devient une loterie à 50-50», nous a encore affirmé «Graf».
Lors d’une rencontre près de Kramatorsk, «Graf» et ses camarades du bataillon de systèmes sans pilote de la 36ᵉ brigade de marine présentent une sélection de drones utilisés contre leurs adversaires. Kramatorsk se trouve à environ 20 kilomètres de la ligne de contact et appartient à l’oblast de Donetsk, cette région que Vladimir Poutine veut absolument conquérir.
Le drone intercepteur P1-Sun ukrainien
Le dernier fleuron de la 36ᵉ brigade n’a été présenté au public qu’à la fin de l’année 2025 et est utilisé depuis à peu près aussi longtemps par l’unité: le P1-Sun. Le pilote «Fartovi» («le chanceux» en français) vante la précision de ce drone intercepteur:
Le modèle s’est notamment révélé efficace contre les drones russes Shahed.
D’un point de vue technique, le P1-Sun est un drone FPV («First Person View»). Son design rappelle une mini-fusée et sa coque est imprimée en 3D. Au décollage, l’appareil sans pilote s’élève à la verticale avant de basculer à 90 degrés. En opération, le pilote le contrôle ensuite comme un avion et reçoit une image en direct via la caméra. «Fartovi» utilise pour cela un casque FPV de la marque DJI, également disponible dans le commerce.
Selon le pilote, avec une vitesse pouvant atteindre 300 kilomètres par heure, l’autonomie de la batterie est d’environ 20 minutes en mode patrouille. «Lors d’une poursuite de cible, cela tombe à sept ou huit minutes», précise-t-il. Dans le ciel, l’objet – à peine plus haut qu’une cheville – est difficile à repérer, mais son bruit rappelle celui d’une voiture de Formule 1:
Chaque mouvement doit donc être soigneusement calculé. Le jeune homme de 27 ans ne manipule pas les joysticks comme une manette de jeu vidéo: il utilise pouces et index pour obtenir une commande précise. «Tout doit être fluide, sinon on peut perdre un moteur.»
Le P1-Sun est chargé avec 450 à 500 grammes d’explosifs. En dessous de ce seuil, il existe un risque que la charge ne détonne pas correctement. Une charge plus lourde réduit en revanche la vitesse. Le drone pèse alors environ 1,5 kilogramme au total. Avant les opérations, les drones sont équipés à l’avance. Préparer dix appareils prend environ 40 minutes. «Ensuite, nous attendons une cible. Dès qu’elle apparaît, nous sortons le drone et, en moins d’une minute, il est en l’air», explique «Fartovi».
Le P1-Sun «ne peut pratiquement pas être abattu»
Les ingénieurs de la 36ᵉ brigade ont développé un autre drone intercepteur inspiré du modèle Sting et fabriqué à l’aide de leurs propres imprimantes 3D. Contrairement au P1-Sun, ce modèle possède des ailes fixées au corps et l’antenne est placée sous l’appareil. «Avec les ailes, la trajectoire de vol est plus stable. Mais il est moins maniable et plus difficile à piloter.»
Le commandant adjoint de l’unité de drones se dit impressionné par la vitesse de ces engins. «Ils ne peuvent pratiquement pas être abattus», affirme le sergent-chef. Une démonstration sur le terrain l’illustre également: soudain, un soldat ukrainien d’une autre unité ouvre le feu depuis une position inconnue sur le P1-Sun. Sans succès.
Avec des coûts de production d’environ 2000 dollars, ces drones intercepteurs sont par ailleurs nettement moins chers que les Shahed, dont le prix est estimé à 50 000 dollars. Jusqu’ici, les Ukrainiens devaient utiliser des systèmes beaucoup plus coûteux, comme le Iris-T ou le Patriot, qui sont en outre disponibles en quantité limitée. Les modèles développés localement sont aussi plus faciles à produire à grande échelle.
Cette vidéo montre l'interception d'un Shaed par un P1-Sun
Mais l’unité de la 36ᵉ brigade de marine utilise également les drones à fibre optique qui sont apparus pour la première fois sur le champ de bataille au premier semestre 2024. Les troupes russes pouvaient ainsi contourner les brouillages ukrainiens. Désormais, les défenseurs disposent eux aussi de cette technologie. Cette connexion stable se fait toutefois au détriment de la portée, limitée à la longueur du câble.
Un signal vidéo impossible à brouiller
Lors de la rencontre près de Kramatorsk, un soldat qui porte le nom de guerre «Baby» présente deux modèles. Ils peuvent transporter respectivement trois et cinq kilogrammes de charge utile et voler jusqu’à 30 kilomètres. Il explique:
Les drones à fibre optique peuvent également atterrir et attendre que l’ennemi s’approche.
«Baby» décrit lui aussi le signal vidéo impossible à brouiller comme l’un des principaux avantages de ce modèle. Mais cette technologie comporte également des limites. «Il vaut mieux ne pas voler par vent fort, car le câble peut s’emmêler et le signal devient plus faible», tempère-t-il. Lors des manœuvres, il faut aussi veiller à ne pas sectionner les câbles à fibre optique avec les hélices. Car si la liaison physique est rompue, l’appareil est perdu.
Malgré cet inconvénient, cette technologie s’est surtout révélée efficace dans un domaine précis pour les Ukrainiens, affirme «Graf», le commandant adjoint de l’unité de drones. «Nous utilisons actuellement la fibre optique pour éliminer les pilotes FPV ennemis qui se cachent dans des positions fortifiées», détaille-t-il. Ces drones peuvent être pilotés à l’intérieur des bâtiments et se déplacer dans des espaces fermés. Les drones sans fil, eux, y perdraient la connexion.
Ces exemples montrent comment l’Ukraine a réussi, grâce à une technologie clé de cette guerre, à compenser en quelques mois son infériorité numérique. Mais les cycles de développement sont courts et de nouvelles innovations apparaissent constamment sur le champ de bataille, obligeant l’adversaire à réagir.
Comme pour les drones à fibre optique, les soldats ukrainiens estiment que la Russie mène aussi la danse concernant la dernière innovation en date. «L’ennemi dispose de drones utilisant la technologie de réseau maillé», s'inquiète «Graf». Avec ce système, les drones ne sont pas seulement connectés au pilote: ils peuvent aussi servir de relais pour d’autres drones et transmettre le signal. Cela permet de créer des réseaux de communication aériens.
Dans le cas des célèbres drones Shahed, cela signifie par exemple que les cibles n’ont plus besoin d’être programmées avant le décollage. Les coordonnées peuvent être transmises pendant l’attaque via cette chaîne aérienne:
Ces réseaux seraient également moins sensibles aux brouillages, car ils peuvent se réorganiser de manière autonome. Reste à voir quelles seront les conséquences concrètes sur le champ de bataille. «La course entre l’épée et le bouclier ne s’arrêtera jamais», conclut «Graf». (trad. hun)

