Ce pari fou d’Elon Musk repose sur une équation économique très concrète
Comme Henry Ford en son temps, Elon Musk veut transformer le monde. Son vaste réseau de satellites abritant des centres de calcul pour l'intelligence artificielle pourrait être opérationnel d'ici quelques années et alimenté dans l'espace grâce à l'énergie solaire. C'est ce qu'explique Christophe Pouchoy, gestionnaire mondial de fonds actions technologiques et thématiques chez le gestionnaire d'actifs français LFDE.
Nous avons encore un nouveau mot à la mode. Il s'agit de la «cyber economy». Est-ce plus qu'un simple effet de mode?
Selon moi, ce n'est pas un effet de mode. Toutes les technologies nécessaires existent déjà. Nous ne parlons donc pas de science-fiction, mais d'équations économiques bien réelles.
De quoi parlons-nous concrètement?
Nous parlons de centres de données installés dans l'espace, capables de couvrir leurs énormes besoins énergétiques grâce à une énergie solaire gratuite. Si les satellites nécessaires peuvent être placés sur l'orbite idéale, les conséquences économiques pourraient être considérables. L'équation est très simple: si l'on additionne la durée de vie actuelle d'un satellite – entre quatre et cinq ans – et le coût de son lancement, puis que l’on compare cet investissement à une électricité gratuite produite dans l'espace, le calcul devient favorable. Les coûts énergétiques seraient alors nettement plus faibles.
Où en est aujourd'hui cette équation économique?
Le coût de mise en orbite des satellites a déjà fortement diminué au cours des dernières années. Elon Musk affirme que ses nouvelles fusées permettront de le réduire encore de manière spectaculaire.
Certains critiques estiment pourtant que la technologie n'existe pas encore et qu'elle ne sera pas disponible avant longtemps.
Elon Musk dit le contraire. Il affirme disposer de tous les composants nécessaires. Il possède déjà les panneaux solaires, les satellites – qu'il appelle des satellites d'IA –, ainsi que les technologies permettant d'évacuer la chaleur dans le vide spatial grâce à des radiateurs et de transmettre les données entre les satellites d'IA et la Terre.
Elon Musk veut également aller sur Mars. N'est-ce pas le rêve d'un adolescent qui aurait lu trop de romans de science-fiction?
Il n'est pas le seul à poursuivre cet objectif. Jeff Bezos, patron d'Amazon, tient un discours similaire. Mais avant d'envoyer des êtres humains sur Mars, il faut construire un réseau dense de satellites. C'est la seule manière de financer une expédition martienne. C'est pour cette raison qu'Elon Musk a créé Starlink. Et c'est aussi pourquoi il veut installer des centres de données dans l'espace. C'est le seul moyen de générer suffisamment de revenus pour financer son programme d'exploration spatiale.
Pensez-vous qu'il réussira ce projet?
Nous en sommes encore à un stade précoce et je ne suis pas un spécialiste absolu des satellites d'IA. En revanche, nous avons échangé avec plusieurs experts du secteur technologique. Ils estiment que c'est réalisable. Les satellites progressent à chaque génération. Et n'oublions pas qu'Elon Musk est capable de réaliser beaucoup de choses. Nous avons vu ce qu'il a accompli avec Tesla et SpaceX.
Lorsqu'il affirme qu'une technologie fonctionne, on peut raisonnablement penser que c'est effectivement le cas.
Beaucoup continuent pourtant à le considérer comme un fou. D'autres le comparent à Henry Ford. Quel est votre avis?
Ce qu'il a réalisé avec Tesla et SpaceX parle de lui-même. Intégrer un serveur dans un satellite n'est d'ailleurs pas particulièrement compliqué. Je pense donc que la question n'est pas de savoir si cela fonctionnera, mais quand. Tout dépend des prochaines générations de fusées Starship. Dès qu'elles seront disponibles, le réseau de satellites d'IA pourra être déployé.
Quand peut-on espérer voir apparaître des centres de données dans l'espace?
La plupart des experts estiment que SpaceX développera massivement son réseau de satellites d'IA au cours des trois à cinq prochaines années. Ce sera d'ailleurs nécessaire, car les capacités terrestres pourraient atteindre leurs limites dans les cinq prochaines années, qu'il s'agisse de l'accès à l'électricité, des réseaux électriques ou encore de la consommation d'eau.
Cela signifie-t-il que la valorisation très élevée de SpaceX est justifiée et que Musk mérite de devenir le premier milliardaire en milliers de milliards de dollars («trillionnaire») de l'histoire?
Aujourd'hui, Elon Musk dispose à peu près de la même capacité de calcul pour l'IA qu'OpenAI ou Anthropic. Dans cette perspective, une valorisation d'environ 2 billions de dollars paraît un peu élevée. Mais si l'on part du principe que SpaceX générera dès l'an prochain entre 30 et 40 milliards de dollars de chiffre d'affaires grâce à Starlink et à d'autres activités liées à l'IA, cette capitalisation devient beaucoup plus crédible au regard de la forte croissance attendue ces prochaines années:
Les marchés financiers restent pourtant sceptiques. En juin, les «Sept Magnifiques» – Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia et Tesla – ont perdu plus de 2 billions de dollars de valeur boursière. Comment l'expliquez-vous?
Les hyperscalers et Tesla investissent des sommes colossales dans leurs centres de données afin de préparer leur avenir. Cela réduit leur flux de trésorerie à court terme. Il est également possible que certains investisseurs aient allégé leurs positions afin de participer à l'introduction en Bourse de SpaceX.
Les analystes bancaires affirment que les valorisations élevées des valeurs technologiques sont rationnelles, car elles reflètent leurs bénéfices. Les macroéconomistes, eux, estiment qu'elles sont irrationnelles parce qu'elles reposent sur trop d'espoirs. Qui a raison?
Il est actuellement très difficile de le dire, car nous ignorons comment évoluera la productivité. Il est extrêmement compliqué de mesurer les gains de productivité. Nous disposerons peut-être un jour de meilleurs indicateurs. En revanche, nous connaissons les chiffres des principales entreprises de l'IA. Anthropic, par exemple, annonçait encore en septembre dernier un chiffre d'affaires récurrent annualisé de plusieurs milliards de dollars. Fin mai, ce montant avait atteint 47 milliards de dollars. Google Cloud, Amazon AWS et d'autres affichent une évolution comparable. Pour les investisseurs technologiques, ce sont des signaux très encourageants.
La politique intervient toutefois de plus en plus dans ce secteur. Les Etats-Unis ont notamment interdit à Anthropic de vendre ses modèles les plus récents à l'étranger.
Ce n'est pas nouveau. Les Etats-Unis ont déjà pris ce type de mesures à plusieurs reprises, notamment contre Nvidia. La Chine est la principale cible. Nous avons constaté que des entreprises chinoises avaient reproduit par ingénierie inverse des modèles américains afin d'entraîner ensuite leurs propres modèles.
Les Etats-Unis et la Chine se disputent aujourd'hui la suprématie dans l'IA. Quelles conséquences cela a-t-il pour l'Europe?
En matière de production de semi-conducteurs, qui sont essentiels pour l'IA, l'Europe n'est pas un acteur de premier plan. Notre véritable spécialité réside dans la fabrication des machines nécessaires à leur production. En revanche, nous ne disposons ni des concepteurs ni des usines permettant de fabriquer les puces les plus avancées.
En revanche, grâce à son solide savoir-faire industriel, elle conserve peut-être une chance dans le domaine de l'IA physique, notamment celui des robots.
Cela signifie-t-il que l'Europe risque aussi de perdre durablement en prospérité?
Cela signifie avant tout que nous devons tout mettre en œuvre pour développer des capacités de calcul également en Europe, car il en va de la souveraineté du continent. Au cours des prochaines années, nous devrons soutenir toutes les initiatives liées à l'intelligence artificielle.
Nous avons parlé de la «cyber economy». Un autre concept circule actuellement: celui d'un «ordre mondial fondé sur l'intelligence artificielle». Va-t-il façonner notre avenir?
Probablement. Bruxelles en a désormais pris conscience. C'est pourquoi l'Union européenne augmente les moyens consacrés au soutien des entreprises innovantes. Heureusement, il en existe encore quelques-unes. Mais elles sont beaucoup trop peu nombreuses. (trad. hun)
