Cette empoignade dans un café m'a fait un bien fou
A Berne, dans un café fréquenté de la capitale, quatre hommes, la soixantaine bien tassée, parlaient un ton au-dessus des autres clients. La presse du jour sur la table, une page ouverte sur des décisions parlementaires, l'échange s'est rapidement musclé.
Les avis s'affrontaient, les arguments pleuvaient, les soupirs et quelques invectives fusaient. Mon allemand, un brin rouillé, tentait de saisir la raison de cette prise de bec. Mais peu à peu, j'ai compris que cela m'importait peu. Je voyais un débat animé, des avis contraires, mais surtout un désir d'échanger ardemment chez ces quatre messieurs aux cheveux peignés et au béret vissé sur le crâne. Le tout dans une ambiance électrique, mais empreinte d'une écoute respectueuse.
Une situation qui m'en rappelle une autre. Cette fois-ci à Lausanne. Trois retraités, assis sur un banc au beau milieu de la rue, des exemplaires du Temps ouverts, tandis qu'un autre feuilletait le 24 heures. Un désaccord sur les décisions du Conseil d'Etat, un autre sur la sécurité en ville et j'en passe. Je me suis surpris à les observer discrètement, à les entendre tourner en dérision l'avis de l'autre, tenter de dégommer l'argument du copain qui se débattait pour faire entendre son idée.
Là encore, le débat était animé, les arguments se heurtaient au beau milieu de cette rue passante.
Nuancez, bon sang!
Ces deux situations donnent à réfléchir; elles rappellent une chose fondamentale qui semble oubliée de nos jours: l'importance de débattre et de nuancer pour mieux s'élever.
En famille ou avec des amis, souvent, lorsque les sujets qui fâchent atterrissent sur la table, l'ambiance monte d'un cran, les esprits bouillonnent. On sent alors une radicalité des idées s'imposer, ne laissant plus de place à l'écho d'avis contraires. Pire encore, par lâcheté ou par suffisance, on préfère la fuite pour ne plus s'infliger l'autre et sa verve qu'on juge fausse.
La diversité des points de vue est capitale, surtout quand ils sont partagés et discutés; elle devrait être une force et non une division. Et oui, la vraie radicalité ne serait-elle pas la nuance? Je ne suis pas le seul à le penser, le cinéaste Dominik Moll, par exemple, le rappelait récemment en marge de la promotion de son dernier film.
Alors, au milieu des convulsions de notre époque, où les réseaux sociaux sont le terrain de jeu miné des esprits pourfendeurs et moralisateurs, où chacun et chacune abreuvent les uns les autres d'une pluie d'avis considérés comme de vraies idées, il devient nécessaire d'échapper à la paresse intellectuelle. Il est venu le temps de s'écouter, de charrier nos idées, de muscler son argumentaire pour réagir dignement.
Oui, entendre un avis contraire au sien n'est jamais agréable. Pourtant, la discussion est là pour nous façonner l'esprit; user de l'art du débat jusqu'à la corde pour cerner cette humanité dont on ne peut s'arracher. Elle nous oblige à comprendre les dessous de notre monde en constante évolution, à mettre de côté notre égo le temps d'un échange, pour mieux grandir — pour le meilleur et pour le pire — dans un monde menacé de désintégration, où des idéologies exténuées empoisonnent les débats de toutes parts.
