«Seuls 6 pays dans le monde continueront à croître»: crise des naissances
Il y a une phrase que Samir Hamamah répète sans cesse au cours de notre entretien: «The fire is in the house.» Il veut dire par là que le problème de la baisse des taux de natalité ne se situe pas quelque part dans le futur. Non, le feu couve déjà, en plein cœur de l'Europe.
Samir Hamamah a contribué à l'élaboration du «Plan national de lutte contre l'infertilité» français. Il s'agit d'une stratégie étatique destinée à contrer la baisse du nombre de naissances. Le fameux «réarmement démographique», voulu par le président Macron. Nous le rencontrons dans le salon de la clinique de fertilité Cada, au bord du lac de Zurich, où il est venu donner une conférence.
Les taux de natalité baissent dans le monde entier. Certains démographes mettent en garde contre une extinction de l'humanité. Vous comptez vous aussi parmi les partisans les plus en vue d'une politique de fertilité active. La situation actuelle justifie-t-elle vraiment ce ton alarmiste?
Samir Hamamah: Absolument.
Dans le monde entier, nous avons déjà dépassé le pic du nombre de naissances. Le nombre d'enfants par femme baisse pratiquement partout et se situe, dans un nombre toujours croissant de pays, sous 2,1 enfants par femme. Ce seuil est nécessaire pour qu'une population se maintienne à long terme.
Quels dangers concrets voyez-vous dans cette évolution?
A long terme, des questions fondamentales se posent: qui portera la société? Qui financera les retraites à l'avenir? Qui travaillera dans les hôpitaux? Qui produira les denrées alimentaires, construira les maisons ou fera fonctionner les machines? Bien sûr, chaque personne a le droit de ne pas vouloir d'enfants. Nous vivons en démocratie et personne ne devrait imposer aux autres de fonder une famille. Mais je souhaiterais que les gens qui ne veulent pas d'enfants réfléchissent aux conséquences de leurs décisions.
Lorsque la main-d'œuvre vient à manquer, on peut tout simplement recruter davantage de personnes venues d'autres pays. Pourquoi la migration ne suffit-elle pas comme réponse à la crise démographique?
Premièrement, nous observons, dans de nombreux pays européens, que la population se montre de plus en plus sceptique face à la migration. Le succès des partis populistes et d'extrême droite montre que ce sujet engendre des tensions sociales considérables.
Et deuxièmement?
Avec la migration, nous ne résolvons pas le véritable problème, nous ne faisons que le déplacer. Lorsque l'Europe recrute des médecins, des ingénieurs ou du personnel soignant en Afrique ou dans d'autres régions, ces professionnels qualifiés font défaut dans leurs pays d'origine. C'est injuste, car ces pays ont investi beaucoup d'argent pour former ces personnes. Ce sont ensuite les pays riches qui profitent de cette formation. Et il est clair aussi que ces pays se trouvent eux aussi en plein bouleversement démographique.
C'est-à-dire?
Selon les projections, d'ici la fin du siècle, seuls six pays dans le monde entier atteindront encore la barre des 2,1 enfants par femme. Dans tous les autres, la population diminuera à long terme. C'est pourquoi nous ne pouvons pas partir du principe qu'il y aura toujours, à l'avenir, suffisamment de jeunes gens venant en Europe pour résoudre nos problèmes.
Il reste tout de même le progrès technique, qui pourrait compenser les conséquences de la baisse des naissances.
Sans aucun doute, la robotique et l'intelligence artificielle joueront un rôle important. La Chine l'a compris depuis longtemps et investit massivement dans l'automatisation. Le Japon aussi. Là-bas, on sait qu'une société vieillissante ne pourra guère fonctionner sans soutien technologique.
Mais même si nous automatisons beaucoup plus fortement, l'évolution démographique reste un problème. Il ne s'agit pas de choisir entre l'un ou l'autre, mais de faire avancer les deux en même temps: le taux de natalité et l'innovation technique.
Avec le «Plan national de lutte contre l'infertilité», la France a mis en place l'une des premières stratégies nationales globales d'Europe pour s'attaquer à la baisse du taux de natalité. L'expérience de nombreux pays montre pourtant que les incitations étatiques n'augmentent guère durablement le taux de natalité, ni les primes à la naissance, ni les modes de garde subventionnés. Pourquoi en irait-il différemment en France?
Moi non plus, je ne crois pas que les gens font des enfants simplement parce que l'Etat leur donne quelques centaines d'euros par mois. Mais cela ne signifie pas que la politique familiale soit sans effet.
L'Etat devrait leur permettre de concilier vie professionnelle et vie familiale, et ne pas dresser d'obstacles inutiles sur leur chemin. Je le constate aussi dans ma propre famille. Ma fille et mon fils vivent et travaillent tous deux à Paris. Ils ont des enfants et la vie dans une grande ville est très chère.
Lorsque le gouvernement français a présenté ce plan, les critiques ont été virulentes. La lettre censée être envoyée à toutes les femmes de 29 ans a été particulièrement controversée. Beaucoup l'ont perçue comme intrusive.
C'était un problème de communication. Ces courriers ne s'adressent pas uniquement aux femmes. Les hommes et les femmes reçoivent la même lettre, avec les mêmes informations. De plus, il ne s'agit absolument pas de pousser qui que ce soit à avoir des enfants. Ce n'est explicitement pas le message. Notre objectif est d'informer les gens. Nous avons élaboré deux brochures d'information: celles et ceux qui n'ont pas de désir d'enfant peuvent lire des informations sur la santé reproductive, la contraception et la prévention. Celles et ceux qui ont un désir d'enfant reçoivent des informations sur le moment où une consultation médicale peut s'avérer utile.
Quelle est l'ampleur du problème de l'infertilité?
Rien qu'en Europe, environ 48 millions de personnes sont touchées par l'infertilité, contre environ 200 millions dans le monde. Cela correspond à peu près à la population du Brésil. L'infertilité augmente chaque année de 0,3 à 0,4% dans le monde, chez les hommes comme chez les femmes.
Beaucoup se disent: si ça ne marche pas, il reste toujours la médecine de la reproduction.
C'est justement un grand malentendu. La fécondation artificielle n'est pas une garantie. Plus de 30% des patientes quittent les centres de procréation médicalement assistée sans enfant. Le taux de réussite par transfert d'embryon se situe en moyenne autour de 25%. C'est pourquoi la France a également prévu, dans le cadre du plan fertilité, 30 millions d'euros (27,5 millions de francs) pour la recherche sur l'infertilité. A mon avis, c'est encore trop peu.
L'âge croissant de la femme au premier enfant est considéré comme l'un des principaux facteurs de risque d'infertilité. Quel rôle jouent les hommes?
L'infertilité touche les hommes et les femmes de la même manière. Nous observons aujourd'hui, chez les hommes aussi, une évolution préoccupante.
Par rapport à la génération de nos grands-pères, la concentration moyenne en spermatozoïdes a, selon nos données, environ diminué de moitié. Parallèlement, nous observons une augmentation de maladies telles que le cancer des testicules et d'autres troubles de la santé reproductive masculine.
Depuis des années, vous mettez également en garde contre les substances chimiques à activité hormonale présentes dans l'environnement, qui pourraient nuire à la fertilité.
Oui. Nous vivons aujourd'hui dans un environnement rempli de substances susceptibles d'influencer le système hormonal. On les trouve dans les emballages, les plastiques, les cosmétiques, les shampoings, les parfums, dans l'eau, dans l'air et dans le sol. Nous ne pouvons pratiquement plus les éviter entièrement.
Que faudrait-il entreprendre contre cela?
Tout d'abord, les gens doivent déjà savoir avec quoi ils entrent en contact. Ma proposition est donc un système d'information simple. A l'instar des paquets de cigarettes, les produits devraient être signalés lorsqu'ils contiennent des substances susceptibles d'avoir un effet négatif sur la santé reproductive. J'appelle cela des étiquetages «Reprotox». Lorsque vous achetez un shampoing, un parfum ou un rouge à lèvres, vous devriez savoir quelles substances il contient et quels effets celles-ci peuvent éventuellement avoir. Vous pouvez alors décider vous-même.
Beaucoup de scientifiques diraient pourtant que les preuves concernant les substances à activité hormonale ne sont pas toujours univoques. N'êtes-vous pas trop sûr de vous?
Bien sûr, nous devons rester rigoureux sur le plan scientifique et ne pas prétendre en savoir plus que ce que les données montrent réellement. Mais le fait est que nous observons des liens avec la baisse de la qualité du sperme, avec certains types de cancer, avec des maladies métaboliques et avec des problèmes de fertilité. C'est pourquoi je considère qu'il serait erroné d'attendre une certitude absolue. Lorsque nous disposons d'indices raisonnables sur des risques, nous devrions en informer la population. Cela aussi fait partie de l'initiative française.
A quel moment diriez-vous que le plan fertilité français a été un succès?
Pour moi, le succès ne se mesure pas seulement à une hausse du taux de natalité. Un premier succès serait déjà que nous parlions ouvertement de santé reproductive. Que les jeunes reçoivent les informations dont ils ont besoin. Que la fertilité ne reste plus un sujet tabou. Ce serait aussi un succès si l'infertilité était détectée plus tôt. Aujourd'hui, de nombreux couples ne consultent un spécialiste qu'après des années. Ils ont alors souvent perdu un temps précieux. Et enfin, ce serait un succès si d'autres pays élaboraient des stratégies similaires.
Sommes-nous, selon vous, sur la bonne voie?
Le simple fait que nous menions cet entretien montre déjà que quelque chose a changé. Et je suis optimiste. Si vous m'aviez demandé, il y a quelques années, si la France adopterait un jour un plan fertilité national, j'aurais probablement éclaté de rire. Et voilà qu'on m'a même invité à Bruxelles pour contribuer à une stratégie européenne en matière de fertilité. Le plan français n'a jamais été, pour moi, l'objectif final, car nous ne parlons pas d'un problème français.
(trad. ysc)
