«Les Suisses sont-ils en train de disparaître?» On fait le point
«Les Suisses sont-ils en train de disparaître?» C’est sous ce titre provocateur que la Commission de politique démographique avait publié son rapport en 1985. Les experts en statistique et en économie y présentaient trois scénarios pour l’évolution de la population.
Dans le plus pessimiste, ils se basaient sur le faible taux de natalité de l’époque, tombé sous les deux enfants par femme après l’invention de la pilule dans les années 1960. Depuis 1972, ce taux demeurait trop faible pour garantir le remplacement des générations, laissant craindre un déclin progressif de la population.
Les experts ont projeté cette tendance dans le futur en imaginant que la population, alors de 6,3 millions, chuterait à 5 millions d’ici 2040. A plus long terme, ils prévoyaient la chose suivante:
Baby-boom et croissance économique inattendus
La réalité fut tout autre. La population suisse n’a pas diminué. Elle a au contraire connu une croissance rapide. En 2010, l’Office fédéral de la statistique comptait 7,8 millions d’habitants. L’étude de 1985 s’était donc révélée largement erronée.
Ce n’était pas la première fois que la baisse des naissances suscitait la peur. Déjà dans l’entre-deux-guerres, le spectre de l’effondrement démographique hantait les esprits. A la fin des années 1930, une prévision fantaisiste annonçait 2,8 millions d’habitants pour l’an 2000. «Notre source de vie est en train de s’épuiser», alertait également le conservateur catholique Albert Studer-Auer.
Cette prévision, comme d’autres, a été démentie par les faits. Dans les années 1930, personne n’imaginait que le taux de natalité en Suisse remonterait. Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit, dès la Seconde Guerre mondiale, alors que la défaite nazie se profilait.
Après la guerre, la Suisse a traversé trois décennies de prospérité économique et a connu un véritable baby-boom, des changements que personne n’avait anticipés. Plus tard, après le choc pétrolier des années 1970, les experts ont, cette fois, sous-estimé l’attractivité du pays et sa capacité à accueillir de nouveaux arrivants, supposant à tort que les flux migratoires entrants et sortants se compenseraient. Le sociologue François Höpflinger explique:
Même l’OFS tirait la sonnette d’alarme
Höpflinger note:
Entre les deux guerres, ce sont les partisans du modèle familial conservateur qui alimentaient les peurs et réclamaient des mesures de soutien à la natalité. Dans les années 1970, les prévisions sombres servaient à alerter sur les problèmes sociaux et les coûts de la santé.
Quelques années plus tard, c’était la question du financement de l’AVS qui suscitait des tonalités alarmistes. Même l’Office fédéral de la statistique avertissait en 1990 que «la croissance séculaire de la population touche à sa fin».
Ces prévisions se sont révélées inexactes, non seulement parce qu’elles traduisaient davantage des souhaits politiques que des analyses objectives, mais aussi parce qu’il est très difficile d’anticiper l’évolution économique et sociale.
La guerre en Ukraine ou la politique commerciale de Trump en sont des exemples récents. Höpflinger souligne:
Des prévisions à interpréter avec prudence
Dans ce contexte, les modèles actuels doivent être lus avec précaution. Le démographe Philippe Wanner, de l’Université de Genève, estime que la population suisse continuera de croître jusqu’en 2035. Mais ensuite, elle commencera à diminuer, notamment en raison de la baisse du taux de natalité.
Dans les pays voisins, ce phénomène est déjà plus avancé, et moins de personnes migreront vers la Suisse. Jusqu’ici, la croissance reposait surtout sur les arrivées. Si celles-ci venaient à baisser, un déficit de main-d’œuvre pourrait apparaître dans une dizaine d’années, avertit Wanner.
Pour autant, une population en baisse n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle, comme le souligne François Höpflinger:
Certaines prévisions se sont toutefois révélées plutôt correctes. Au début des années 1970, le professeur Francesco Kneschaurek, de l’Université de Saint-Gall, publia ses fameuses «études prospectives». Il estimait que la population suisse atteindrait environ 7,1 millions autour de l’an 2000, un chiffre qui s’avéra très proche de la réalité. Pourtant, plus personne ne s’en souvient, comme le soulignait la NZZ.
La fameuse «Suisse à 10 millions»
Kneschaurek est aujourd’hui surtout connu, à tort, comme l’inventeur de la «Suisse à 10 millions», ce chiffre magique utilisé par l’UDC pour faire campagne. Selon lui, l’erreur venait du ministre des Finances Nello Celio, qui se serait assoupi lors de la présentation au Conseil fédéral et aurait diffusé le mauvais chiffre. Depuis, cette idée le «poursuit comme un chien errant».
Le cas de Kneschaurek montre que les prévisions peuvent se détacher de leur contexte et avoir des conséquences durables. Mais même lorsqu’elles s’avèrent largement erronées, elles peuvent rappeler des vérités essentielles. Ainsi, la commission de 1985, qui alertait sur l’«extinction des Suisses», soulignait une idée toujours valable:
Cette liberté individuelle explique pourquoi les prévisions démographiques et les mesures de soutien à la natalité restent si délicates : il est en effet impossible d’anticiper avec précision l’évolution de la population et de la société.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
