«Je suis un renégat, la pire offense dans l’islam»
Essayiste libéral, Ferghane Azihari signe avec son essai L'islam contre la modernité un réquisitoire osé et téméraire envers sa religion d'origine, qu’il juge incompatible avec les libertés modernes. Mais derrière sa sévérité intellectuelle se cache une tendresse sincère, car il estime que le vrai égard envers les musulmans consiste à mettre leur confession au défi de la rigueur de la pensée occidentale.
Nous l'avons rencontré lors d'une conférence organisée par l'Institut libéral et le mensuel Le regard libre à Lausanne, au mois de juin.
Rentrons directement dans le vif du sujet. Qu’est-ce que vous lui reprochez, à l’islam, en fait?
En quelques mots: son manque de liberté, son mépris de l’égalité, la faiblesse de la condition féminine et la protection insuffisante des minorités. Cette question m’est d’autant plus chère que mes parents ont quitté un pays musulman dysfonctionnel, les Comores, pour partir vivre en France. Vous remarquerez qu'il y a beaucoup plus de musulmans qui migrent vers l'Europe que l'inverse, et il y a une raison à cela. En m’intéressant à l’actualité politique, à ma majorité, j'ai voulu comprendre pourquoi il y avait si peu de démocratie en terre d’islam et pourquoi le monde musulman demeurait si souvent englué dans l’autoritarisme et la tyrannie.
Selon vous, l’islam libéral est une chimère et cette religion ne serait pas réformable. Vous évoquez, comme solution, l’apostasie à grande échelle. Ce n’est pas très réaliste, non?
Je ne dis pas qu’on verra cette religion disparaître du jour au lendemain, ni que cela arrivera de mon vivant. En revanche, il me paraît important de poser cet horizon comme souhaitable. Je suis assez effaré du tabou que constitue aujourd’hui l’apostasie, y compris en Europe, où la liberté de conscience est censée être un acquis — notamment en France, où la République s'est montrée intransigeante vis-à-vis du catholicisme.
N'y a-t-il pas de réformateurs dans le monde musulman sur lesquels vous pourriez vous appuyer?
Il a existé des courageux intellectuels contemporains qui ont tenté d’adapter la lecture de leur religion. Je pense à Abdelwahab Meddeb, Malek Chebel, Ali Abdel Raziq ou encore Mahmoud Mohamed Taha. Tous ont tenté de lutter contre l’autoritarisme religieux ou de séparer le spirituel du temporel en terre d’islam.
Ce qui me surprend: nous sommes au XXIe siècle, le monde est interconnecté, le marché des idées n’a jamais été aussi accessible, et pourtant ces thèses réformistes n’aboutissent pas.
Où est le problème?
Il y a un vice de conception qui affecte la tradition islamique depuis ses origines. L’islam a bâti un système de valeurs sur les paroles, les faits et les gestes de Mahomet, qui est idéalisé dans l’historiographie musulmane. Or, cette figure est aussi associée à la conquête, à la violence politique, à l’esclavage. En bref, à des normes sociales difficilement compatibles avec les principes libéraux contemporains. Une démarche rationnelle, soucieuse de vérité et d’exigence scientifique, consisterait à mobiliser les outils de la science pour montrer que le Coran n’est pas ce qu’il prétend être: non pas un texte divin, mais de l’Antiquité tardive, qui recycle des conceptions juives, chrétiennes, zoroastriennes, perses, byzantines et mésopotamiennes.
L’histoire de la chrétienté n’est pourtant pas exempte de défauts, non?
Le christianisme a connu des tendances autoritaires, mais il a aussi vu se développer des courants libéraux. Les premiers arguments contre l’esclavage, par exemple, apparaissent dans la chrétienté dès le 6e siècle, avec Grégoire de Nysse. Le Royaume-Uni, qui n’est d'ailleurs pas un pays laïque, son roi étant le souverain de l'Eglise anglicane, a été l’un des berceaux des libertés modernes. Dans le monde musulman, rien de comparable n’a véritablement pris le dessus et l'émergence d’institutions libérales s'y fera nécessairement au détriment de la religion.
Vous êtes dur, là, non?
Toutes les religions ne posent pas les mêmes difficultés aux sociétés modernes. Le monde musulman se caractérise malheureusement par une prévalence élevée d’institutions autoritaires, misogynes, homophobes, antisémites, et j’en passe. J’ai beau ne pas être croyant, j'apprécie l'adage biblique qui invite à juger l’arbre à ses fruits. Il ne s’agit pas de dire que l’islam a le monopole de la violence historique: toutes les cultures ont baigné dans la violence et aucun peuple n’est partout et toujours innocent.
L'apparition de l’islam en Occident est-elle l'occasion de l’encadrer sur une base moderne et de le rendre plus libéral?
Je ne crois pas que le problème tienne d’abord à l’organisation de la religion musulmane. L’idée d’un islam de France ou d’Europe, modelé par l’Etat, a déjà été expérimentée, notamment durant la période coloniale. Cela n’a pas marché. Pour moi, le problème est moins institutionnel que théologico-philosophique.
L’islam fonctionne aussi comme facteur identitaire. Dans le fond, tout le monde a besoin d’une identité, non?
Nos croyances sont souvent formées en fonction de notre appartenance et du consensus social qui nous entoure. Là-dessus, il n’y a pas de spécificité islamique. Je ne reproche pas aux musulmans de vouloir s’enraciner dans une identité. Mais rien n'oblige à en faire la quintessence de l’identité orientale, arabe, berbère, turque ou perse. Pourquoi l'islam serait-il forcément un ciment pour ces cultures très riches, qui sont antérieures aux conquêtes de Mahomet?
C’est l’un des premiers empires à avoir succombé aux expansions musulmanes, avec la chute de la Perse sassanide. Et pourtant, il affiche aujourd’hui un niveau de désaffiliation religieuse élevé, avec une part importante d’Iraniens qui se disent athées ou agnostiques. Ce peuple a gardé un souvenir très vif du prestige de la civilisation perse avant l’islam, et ce souvenir n’est sans doute pas étranger aux révoltes contre la République islamique.
Et vous, votre identité, c’est quoi?
Je me définis d’abord par mon appartenance politique et mes valeurs. J'appartiens à la tradition libérale classique. Je ne suis pas de ceux qui font de l’appartenance confessionnelle, ethnique ou nationale le prisme primordial d’identification.
Ces vecteurs identitaires ont le vent en poupe. Vous êtes noir, d’origine musulmane et vous revendiquez clairement un héritage occidental. Il y a des gens, notamment en France, qui doivent vous en vouloir, non?
Oui, malheureusement. Sur les réseaux sociaux, la plupart des insultes racistes ou xénophobes que je reçois viennent de gens issus de l’immigration africaine, arabo-musulmane ou subsaharienne. Ils considèrent que, dès lors que vous avez des origines immigrées, vous êtes nécessairement destiné à cultiver vis-à-vis de l’Occident une posture revancharde et haineuse, et que vous n’avez pas le droit de vous détacher de votre héritage familial.
C’est la même accusation qui frappe les écrivains franco-algériens Kamel Daoud et Boualem Sansal, qui sont au contraire des patriotes authentiques et aiment tant la France que l'Algérie. Je ne renie pas d’où je viens, j’ai beaucoup d’affection pour le monde dont je suis issu. Mais c’est précisément pour cela que je voudrais qu’il aille mieux.
L’écrivain britannique Salman Rushdie subit une fatwa contre lui depuis les années 1980 et a été attaqué au couteau en 2022. Est-ce quelque chose qui vous fait peur?
Je surveille ce qui se dit de moi sur les réseaux sociaux, pour prendre des mesures si les choses devaient déraper. Pour l’instant, à part les insultes de quelques courageux anonymes, je ne crains pas de menace institutionnelle. J’ai toutefois renoncé à retourner visiter ma famille aux Comores, car mes écrits y tombent sous le coup de la loi. Dans le monde arabo-musulman, la sécession, l’apostasie, c’est le pire crime qui puisse exister.
Dans votre livre, vous critiquez les «rejetons de Rousseau». Vous êtes au pays de Rousseau: qu’avez-vous à dire pour votre défense?
Cette phrase renvoie au mythe du bon sauvage. La pensée de Rousseau repose sur une conception paternaliste et infantilisante, celle que les peuples non-occidentaux seraient des mineurs éternels, incapables d’être autre chose que des spectateurs de leur propre histoire. Elle a contribué à déformer notre perception de ces cultures et elle explique notre grande indulgence vis-à-vis de l'islam. Certains mouvements postcoloniaux ou décoloniaux abordent les relations entre l’Orient et l’Occident avec une propension à la victimisation permanente. Ils font obstacle à l’autocritique dont ces peuples ont besoin pour sortir des institutions autoritaires dans lesquelles ils sont englués.
Le vrai décolonialisme serait donc d’être sévère, mais juste, vis-à-vis de l’islam?
Le vrai respect, c’est de manifester à l’égard de ces peuples la même exigence critique que nous manifestons envers nous-mêmes. Il n’y a pas lieu d’infantiliser les musulmans, la critique de leur religion est un pari sur leur intelligence. C’est aussi dans l’intérêt de nos sociétés, car l’islamisation de l’espace public n’est dans l’intérêt de personne: ni d’une droite attachée à une certaine culture chrétienne ni d’une gauche progressiste — la cohabitation entre Simone de Beauvoir et Mahomet semble un peu compliquée — ni des libéraux, ni même des musulmans.
La Suisse, comme la France, connaît des tensions identitaires, à des degrés variés. Comment les amenuiser?
Il faut d’abord constater que les problèmes d’intégration que l’on retrouve en France se retrouvent aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne ou en Angleterre. Chaque pays européen interprète ses difficultés à la lumière de son propre modèle et en fait le procès.
Nous avons accueilli des traditions avec un rapport à l’altérité plus fermé que le nôtre, où les standards de protection de l’individu, de liberté et d’égalité sont plus faibles. Des pans entiers des diasporas africaines et arabo-musulmanes peinent à tirer les bonnes conclusions de leur présence en Occident. Je ne nie pas qu’il existe, dans nos sociétés, des éléments xénophobes ou racistes. Mais expliquer ces tensions d’abord par l’intolérance des populations autochtones me paraît relever de l’inversion accusatoire.
