Tariq Ramadan aurait pu être Zohran Mamdani
Lorsque Zohran Mamdani a été élu maire de New York le 4 novembre dernier, on est certainement quelques-uns à avoir pensé à Tariq Ramadan. A s'être dit que le Genevois aurait pu connaître une destinée semblable. A cette époque, il était déjà condamné dans le volet suisse des viols pour lesquels il était poursuivi et qui tous à présent sont frappés d’un verdict de culpabilité.
L’intéressé a demandé jeudi un «nouveau procès», après que la justice française l’a sanctionné de 18 ans de prison en son absence pour cause d'hospitalisation à Genève, faisait valoir la défense. Mettons pour le moment les viols de côté, le jugement parisien n’étant probablement pas définitif.
Islam à la fois conservateur et social
Près de 30 ans séparent Tariq Ramadan et Zohran Mamdani. Ces trois décennies d’écart expliquent que le premier soit arrivé trop tôt sur le «marché» prometteur de ce que l'on appelle moins, aujourd’hui, la diversité. Parce que ce «marché» est tout simplement devenu naturel et démocratiquement majoritaire dans bon nombre de métropoles. La sédimentation des générations a fait son œuvre. Ce qui passait autrefois pour un exploit – l’élection d’une personne issue de l’immigration – n’en est plus un ou plus autant qu’auparavant.
Pourquoi comparer Tariq Ramadan à Zohran Mamdani, et inversement? Parce que tous les deux ont été des young leaders de la diversité, justement, le second en étant encore un à certains égards. Mais surtout, parce que l’un et l’autre ont connu une même trajectoire idéologique, adossée à l'histoire de l’immigration et des rapports Nord-Sud. Et parce qu’ils en réfèrent l’un comme l’autre à un islam à la fois conservateur et social. Conservateur en ce qu’il se doit de rester le trésor intact des opprimés, social en ce qu’il est porteur d’une puissante horizontalité égalitaire.
Là où Zohran Mamdani est socialiste, de ce socialisme qui fait peur à une bonne partie de l’Amérique, Tariq Ramadan fut altermondialiste, du moins lié à ce courant en vogue au début des années 2000. Leurs discours et parcours respectifs puisent aux mêmes sources, celles du tiers-mondisme, dont la cause palestinienne, avec son volet musulman, sinon islamiste, est le cœur du réacteur de l'insoumission.
Le modèle
En Occident, leur grande figure de référence est Malcolm X, le plus célèbre des activistes de la cause afro-américaine, converti à l’islam, assassiné en 1965 à Harlem à l’âge de 39 ans.
Dans ses prédications politiques aux jeunes Français de la deuxième génération des immigrations maghrébine et subsaharienne, Tariq Ramadan, dans les années 1990, citait abondamment Malcolm X, moins consensuel que le pasteur chrétien Martin Luther King, ardent défenseur des droits civiques, lui aussi assassiné, en 1968 à Memphis.
Trois jours après son élection, Zohran Mamdani citait lui aussi Malcolm X, dans une mosquée de Porto-Rico où il venait de prendre part à la prière hebdomadaire du vendredi – il était de passage sur l’île des Caraïbes pour assister à la conférence annuelle de «Somos» (Nous sommes), un mouvement d’obédience socialiste présent en Amérique latine.
Filant la métaphore avec le New York des sans-grades dont il se veut le porte-voix, le nouveau maire de la ville la plus hype du monde déclarait face aux fidèles:
Quelque chose n'a pas pris
Mais Tariq Ramadan n’aura pas été Zohran Mamdani. Il s’est cassé la figure. Ce, avant même ses déboires judiciaires et la mise à nu de sa vie intime. Quelque chose n’a pas pris – le tourment de ses mœurs est peut-être une partie de l’explication.
Il faut revenir à ses années genevoises. Issu d’une famille ayant émigré d’Egypte sous la contrainte – son père est le gendre du fondateur de l'organisation islamiste les Frères musulmans, Hassan al-Banna –, il ne baigne pas d'emblée dans le milieu de l’intelligentsia locale, contrairement à Zohran Mamdani. Né en Ouganda, ce dernier est le fils d’un couple mixte musulman-hindou d’origine indienne qui s’est installé à New York à la fin des années 1990. Le père est professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université Columbia, la mère est une réalisatrice connue pour son cinéma engagé.
Si, pour Zohran Mamdani, l’islam, y compris dans sa dimension identitaire et politique, est un jalon dans son ascension sociale, il ne l’absorbe pas tout entier. Dans le New York multiculturel des années 2000 et 2010 sans doute évolue-t-il sans complexe.
Tariq Ramadan, devenu professeur de philosophie au collège (lycée, gymnase) à Genève, fera de l’islam le but de sa vie, sa mission, héritage familial oblige. Il emprunte une voie plus mondaine que celle de son frère Hani, un rigoriste déclaré. Plus mondaine mais pas moins contrainte religieusement. Il épouse une Française qui se convertit à l’islam et revêt le hidjab. Elle sera présente à ses côtés après les révélations sur sa vie privée.
Plus de différences que de ressemblances
La femme de Zohran Madani, elle, est une artiste syro-américaine, de la génération de son mari, musulmane elle aussi, au style glamour, au diapason de la société new-yorkaise. Des ressemblances, donc, mais, visiblement, plus de différences encore.
Soutenu par le gratin de la gauche genevoise, dont Jean Ziegler, qui voit en lui une sorte de néo-leader tiers-mondiste, Tariq Ramadan n’aura de cesse de fuir Genève, sa ville de naissance, des copains et du foot, quand Zohran Mamdani va donner corps à son ambition là où il est passé d'enfant à jeune homme, New York – where else?
Pour Tariq Ramadan, souvent accompagné par Hani dans ses jeunes années de conférencier frériste, ce sera cap sur la France et ses banlieues à problèmes, son audience auprès des musulmans suisses, en majorité turcophones, étant insignifiante. Dans ce dispositif de conquête idéologique, Genève fait office de base arrière.
Il tient tête à Sarkozy
Un passage en 2003 à la télévision française face à Nicolas Sarkozy, alors en pleine ascension, l’installe dans le paysage médiatique. L’aura du Genevois auprès des jeunes musulmans français en quête de sens dans l'ancien pays colonisateur point de chute de leurs parents ne cesse de croître. Il a du verbe, du charme, il plaît. Point essentiel: il renvoie aux musulmans une bonne image d'eux-mêmes. A présent, le voilà leader. On le sent tenté par la politique. En Suisse? En France, bien sûr.
Du firmament à la chute
Nous sommes en 2016. A un an du premier dépôt de plainte pour viol côté français. Lui qui est suisse et égyptien souhaite prendre la nationalité française, celle de son épouse. Voyant dans l’islamologue avant tout un agitateur susceptible de créer un front politico-religieux en France porté par la vague décoloniale, le chef du gouvernement à l’époque, Manuel Valls, refuse de lui donner le passeport qu’il convoite.
Octobre 2017, coup de tonnerre. Henda Ayari, la plaignante initiale dans l'affaire des viols, le poursuit en justice. D'autres femmes font de même quelques mois plus tard. Tariq Ramadan est placé en détention provisoire. Il crie à la machination, voyant dans les plaintes qui l'accablent la main, entre autres, de Caroline Fourest, la première à avoir osé sortir un livre-enquête sur le Genevois, Frère Tariq, en 2004.
Pas non plus le maire de Saint-Denis
Ce 15 mars, Bally Bagayoko, soutenu par La France insoumise, était élu maire de Saint-Denis, 150 000 habitants, la plus grande ville de Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne. C’est à Saint-Denis que Tariq Ramadan a son domicile légal en France depuis plus de dix ans. Aurait-il pu en devenir le maire s’il avait été naturalisé français et si tout le reste le concernant n’était pas arrivé? La question n’a pas vraiment de sens.
De la génération Y comme les maires d’origine maghrébine et subsaharienne nouvellement élus en France, pour lesquels il est un modèle, Zohran Mamdani aura bénéficié de la dynamique woke, puissante dans les métropoles et leur périphérie. Tariq Ramadan, formellement un boomer, n’aura pas rencontré cette fenêtre temporelle. Mais il peut se dire, au-delà du son bilan idéologique et de ses condamnations, qu’il aura contribué à façonner des descendants de l’immigration plus confiants en eux.
