Guide suprême, président, mollahs: qui dirige vraiment l'Iran?
La guerre déclenchée entre l’Iran d’un côté et les Etats-Unis et Israël de l’autre a remis au premier plan une question souvent mal comprise: comment fonctionne réellement le pouvoir iranien.
Pour rappel, le 28 février dernier, le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a été tué lors d’une frappe visant Téhéran. Une semaine plus tard, l’Assemblée des experts a désigné son successeur, qui n’est autre que son fils, Mojtaba Khamenei.
Cet épisode rappelle que le président n’est pas la figure la plus puissante de l’Etat. Le cœur du pouvoir se situe ailleurs, dans un système politique singulier où se mêlent institutions élues, autorités religieuses et structures issues de la révolution islamique. Voici comment fonctionne réellement le pouvoir dans la République islamique.
Qui dirige vraiment l’Iran?
Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran est officiellement une République islamique. Le régime combine des institutions républicaines (élections, Parlement, gouvernement) avec une autorité religieuse centrale.
Au sommet de cet édifice se trouve le guide suprême. Cette fonction a été créée par la Constitution qui a été adoptée après la révolution menée par l’ayatollah Ruhollah Khomeini. Le guide suprême est à la fois la plus haute autorité politique et religieuse du pays.
Dans les faits, ses pouvoirs sont considérables. Il est le chef des forces armées, nomme les principaux responsables militaires et supervise les Gardiens de la révolution. Il désigne également le chef du pouvoir judiciaire, les dirigeants des médias publics et une partie des membres du Conseil des gardiens, un organe clé du système politique.
Le guide suprême peut aussi arbitrer les conflits entre institutions et fixer les grandes orientations de la politique étrangère, de la sécurité nationale et de la stratégie militaire. Autrement dit, même si l’Iran organise des élections présidentielles et parlementaires, le guide suprême reste le chef ultime du système politique.
Un président qui n’est pas le numéro un
Le président de la République est élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans. Il dirige le gouvernement et supervise l’administration du pays. Il s’occupe notamment de l’économie, de la gestion quotidienne de l’Etat et de la mise en œuvre des politiques publiques. Mais son pouvoir reste encadré.
Les grandes orientations stratégiques, comme la politique militaire, le programme nucléaire ou les stratégies régionales, restent sous l’autorité du guide suprême. Par ailleurs, plusieurs institutions influentes peuvent bloquer ou contester les décisions du président.
Dans la pratique, le président iranien ressemble davantage à un chef de gouvernement chargé de l’exécutif qu’à un véritable chef d’Etat.
Certains présidents ont tenté d’introduire des réformes ou d’ouvrir davantage le pays, mais leur marge de manœuvre dépend toujours de leur relation avec le guide suprême et les centres de pouvoir religieux.
Le filtre décisif du Conseil des gardiens
Un autre pilier du système politique iranien est le Conseil des gardiens de la Constitution. Cet organe compte douze membres: six religieux nommés directement par le guide suprême et six juristes proposés par le chef du pouvoir judiciaire puis élus par le Parlement.
Son rôle est central. D’une part, il vérifie que les lois adoptées par le Parlement sont conformes à la Constitution et à la loi islamique. S’il estime qu’un texte ne respecte pas ces principes, il peut le bloquer.
Mais son influence est encore plus visible lors des élections. Avant chaque présidentielle ou législative, le Conseil des gardiens examine les candidatures et peut disqualifier les prétendants qu’il juge incompatibles avec le système.
Dans les faits, ce mécanisme permet régulièrement d’écarter des candidats réformateurs ou critiques du régime, limitant fortement le pluralisme politique.
Les Gardiens de la révolution
Le pouvoir iranien ne repose pas uniquement sur des institutions religieuses et politiques. Il s’appuie aussi sur une organisation militaire extrêmement influente, connue sous le nom du Corps des Gardiens de la révolution islamique.
Créée après la révolution de 1979 pour protéger le nouveau régime, cette force est distincte de l’armée régulière.
Khomeini devient le premier guide suprême de la République islamique. A sa mort en 1989, Ali Khamenei lui succède et dirige le pays pendant plus de trois décennies.
Les Gardiens de la révolution disposent de forces terrestres, navales et aériennes. Ils contrôlent également un vaste réseau de milices paramilitaires appelé Basij, ainsi qu’un appareil de renseignement puissant.
Au fil des décennies, leur influence s’est étendue bien au-delà du domaine militaire. Les Gardiens jouent aujourd’hui un rôle majeur dans l’économie iranienne, contrôlant de nombreuses entreprises et des secteurs stratégiques. Placés directement sous l’autorité du guide suprême, ils constituent l’un des piliers du régime.
L’Assemblée des experts, qui choisit le guide suprême
Contrairement au président, le guide suprême n’est pas élu directement par la population. Il est choisi par un organe religieux appelé l’Assemblée des experts. Cette institution compte environ 88 religieux élus pour un mandat de huit ans.
Officiellement, l’Assemblée des experts possède trois missions: élire le guide suprême, surveiller son action et éventuellement le destituer s’il n’est plus capable d’exercer ses fonctions.
Dans la pratique, son rôle reste très limité. Les candidats à cette assemblée sont eux-mêmes validés par le Conseil des gardiens, et l’institution n’a jamais publiquement contesté l’autorité du guide suprême.
C’est cette assemblée qui avait choisi Ali Khamenei en 1989 après la mort de l’ayatollah Khomeini. Elle vient désormais de désigner son fils Mojtaba Khamenei pour lui succéder.
Sa désignation suscite toutefois une critique récurrente: plusieurs spécialistes de l’Iran y voient une forme de succession dynastique, alors même que la révolution de 1979 s’était construite contre la monarchie héréditaire.
Un système politique hybride
Le système politique iranien repose donc sur un équilibre particulier entre institutions élues et pouvoir religieux.
Les citoyens votent pour élire le président, le Parlement et même l’Assemblée des experts. Mais l’ensemble du processus politique reste fortement encadré par des institutions liées au guide suprême, notamment le Conseil des gardiens.
Au sommet de cette pyramide, le guide suprême demeure la figure centrale du régime. Il cumule les fonctions de chef religieux, de chef militaire et d’arbitre politique.
Comprendre cette architecture permet de mieux saisir comment fonctionne réellement le pouvoir à Téhéran. Il ne suffit pas, pour une puissance étrangère, d’abattre son leader pour espérer un changement de paradigme. Car dans la République islamique, même lorsque les dirigeants changent, l’architecture du système reste conçue pour préserver la continuité du régime.
