Notre mission du jour était de faire parler un chauffeur de taxi de ses journées, et on doit avouer que la recherche du chauffeur idéal n'a pas été une sinécure. Après avoir essuyé de nombreux refus aux diverses stations de Lausanne, on nous oriente vers «celui qui sait parler aux journalistes», j'ai nommé Abdelhamid Akrimi, président de l'association Union des Taxis Lausannois (UTL). En quelques minutes, on obtient son numéro et il nous promet de nous raconter des anecdotes savoureuses. Le rendez-vous est pris un lundi matin à 9h à la station de la gare de Lausanne.
Chauffeur de taxi depuis 32 ans, Abdelhamid Akrimi nous accueille avec un large sourire à la station de la gare, à peine le temps de lui serrer la main qu'il lance déjà un pic sur le m1: «Vous voyez, ce métro, ça nous bouffe des clients, depuis qu'il est là, on a perdu beaucoup de chiffres d'affaires», le ton est donné. On s'assied confortablement à l'arrière de sa voiture et il démarre.
Ah, j'y pense, je me suis assise automatiquement à l'arrière, c'est une obligation ou je peux venir m'assoir à côté de vous?
C'est plutôt une tradition ici en Suisse. Les gens montent à l'arrière, c'est comme ça.
A la sortie du client, on doit ouvrir la porte et sortir les bagages aussi, c'est notre façon de servir le client jusqu'au bout.
Je peux déjà vous dire que pour certains taxis parisiens, ce service n'est pas une évidence.
Peut-être, mais en Suisse, c'est comme ça. En tout cas, c'est ce que j'applique depuis plus de trente ans.
Il y a une dizaine de voitures stationnées à la gare à 9h un lundi matin, est-ce une station prisée par les chauffeurs de taxi?
A la gare on est presque assuré de trouver des clients qui vont travailler en ville ou des touristes de passage, surtout en semaine. Mais moi je n'aime pas trop rester à la gare, je préfère me balader en ville. On peut savoir où sont stationnés tous les taxis de Lausanne grâce à une application de Taxi services 👇🏽 Là, je peux vous dire qu'à 9h25, on est 115 voitures, dont 70 voitures libres, ce qui fait un pourcentage de 61%. Ces chiffres viennent depuis notre centrale, Taxi Services.
Les clients diffèrent d'une station à l'autre?
Oui. Le matin, en semaine par exemple, à la gare, ce sont des gens qui vont travailler, tandis qu'au centre-ville, ce sont des personnes âgées qui ont fait les commissions. Regardez, on en voit déjà qui attendent le taxi, je vais appeler la centrale pour qu'elle leur envoie un chauffeur. Je peux aussi voir sur l'application qu'il y a deux réservations pour des personnes à mobilité réduite, pour la prise en charge, c'est la ville qui nous paie.
Elles ne vous paient donc pas directement?
Non, on est payé après-coup, mais c'est quelque chose qui n'est pas pratique pour nous les chauffeurs, car la ville nous paie avec un délai de 60 jours.
Vous sembliez remonté contre le métro tout à l'heure, pourquoi?
Parce que son ouverture nous a pris 30% de chiffres d'affaires. A Lausanne, il est devenu difficile de faire notre métier. En cause, le développement des transports publics, des bus de nuit, du métro et bien sûr d'Uber, cela nous a détruits.
Vous allez trouver ridicule si je vous dis que le développement des transports publics est une bonne chose?
Non, je comprends votre point de vue, mais je défends mon métier, c'est normal, vous feriez de même si votre travail de journaliste était menacé, non?
Oui, certainement, mais je pourrai vous répondre de manière provocatrice que le métier de chauffeur de taxi est peut-être un peu dépassé, non?
Peut-être. On voit que les choses avancent sans nous. On se sent relégué. Ce qui est sûr c'est que mon métier a énormément changé en 30 ans et que les autorités ne nous ont pas beaucoup aidés. Je vais vous donner un exemple: aujourd'hui vous pouvez prendre un bus de nuit les weekends qui vous emmène jusqu'à Froideville ou jusqu'à Moudon.
J'ai demandé à la ville de Lausanne pour quelles raisons ces lignes de bus étaient développées aussi le weekend, on m'a répondu que c'était à la demande de la population. Je ne suis bien entendu pas satisfait de cette réponse. La ville a ses intérêts et moi j'ai les miens.
On voulait de la transparence, on est servi, Abdelhamid Akrimi ne mâche pas ses mots envers «les politiques qui tuent à petit feu le métier de chauffeur de taxi», mais on ne peut que se résoudre à l'évidence, la facilité de la discussion et la décontraction dont fait preuve notre chauffeur sont tout à son honneur.
On voit que vous aimez discuter avec les gens, il faut avoir de la conversation pour devenir chauffeur de taxi?
De la conversation, je ne sais pas. Je dirai que certains de mes collègues sont plutôt discrets et peu bavards, mais en ce qui me concerne, j'adore discuter. Je rencontre de nouvelles personnes tous les jours, c'est aussi pour ça que je fais ce métier. Le contact humain me rend heureux.
Le stéréotype du chauffeur de taxi auquel on raconte sa journée existe-t-il vraiment?
Oui. En trente ans de métier, j'ai fait des rencontres étonnantes. J'ai beaucoup travaillé de nuit, sur les 32 ans de métier, j'en ai fait 28 de nuit. Les personnes qui s'asseyent derrière moi ont besoin de parler, ça, je vous le garantis. La nuit, ce sont surtout les hommes qui parlent.
Et qu'est-ce que vous avez répondu?
Rien de bien précis, c'est surtout la conversation qui importe. Je dis ce que je pense de la situation, j'essaie de discuter un peu. Les gens ont besoin de raconter un morceau de leur vie. Peut-être que j'inspire la confiance.
Avez-vous vécu des situations plus marquantes que d'autres?
Oh oui, j'ai un souvenir qui m'émeut encore. J'étais encore un jeune chauffeur à l'époque et je roulais de nuit sur le pont Bessières. Là, je vois une femme qui se tient près de la rambarde, je ne réalise pas tout de suite ce qui se passe. Je m'approche et je lui demande ce qu'elle fait, elle me répond qu'elle veut se suicider. J'appelle la centrale de taxi pour qu'elle prévienne la police, mais le temps de les contacter, je vois la femme qui essaie de se jeter dans le vide.
Je vois que vous êtes ému en racontant cette histoire.
Oui, excusez-moi, quand j'y repense, cela me donne la chair de poule. Je revois encore ses yeux qui me fixent intensément.
Et vous y repensez lorsque vous passez sur le pont Bessières?
Oui. L'émotion est toujours là. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, la vie nous réserve toujours des surprises. Une année après l'événement, je prends une cliente dans mon taxi et elle propose de m'offrir un café. La cliente m'apprend alors qu'elle est la mère de la jeune femme qui voulait sauter du pont. Elle tenait à me remercier pour mon geste. Malheureusement, elle m'a aussi appris que sa fille avait fini par se suicider par la suite. C'est une histoire triste.
Vous avez fait taxi de nuit durant 28 ans, les clients sont-ils plus pénibles aujourd'hui?
Je dirai que les jeunes tutoient spontanément aujourd'hui et je n'apprécie pas beaucoup. Je suis de la vieille école, je préfère que l'on me vouvoie. Concernant les clients, c'est vrai que la nuit, on voit de tout. Il y a pas mal de personnes alcoolisées, des gens qui vous parlent parfois mal.
Vous vous êtes déjà retrouvé dans une situation risquée avec un client?
Non, jamais.
Parfois, il arrive que certains clients ne paient pas, mais il y a toujours un retour de bâton je dirai.
Je vois à votre sourire que vous avez une nouvelle anecdote à me raconter.
Oui. C'est un client que j'ai pris et qui est parti en courant sans me payer. Il est parti à toute vitesse. Il me devait exactement 16.20 francs. Une année après, le même jeune monte dans mon taxi, je le reconnais tout de suite. Je lui dis: «Mon petit gars, tu vas me payer les 16 francs 20 que tu me dois et la course actuelle.» Je lui ai fait la morale durant tout le trajet. Je lui ai dit qu'il était malhonnête et qu'un homme digne de ce nom ne ferait pas ça. Il a fini par me payer et il m'a dit que personne ne l'avait remis en place de cette manière.
Je devine que vous avez encore plusieurs anecdotes à nous raconter, mais je voulais aborder la thématique de la rémunération, un chauffeur de taxi a témoigné auprès du quotidien 24 Heures, pour 53 heures de travail par semaine, il est rétribué à 2000 francs par mois, vous connaissez d'autres cas?
Ces chiffres sont tout à fait vrais. Il faut expliquer que cela concerne les chauffeurs qui travaillent pour des compagnies de taxi.
Quand on sait que le chauffeur fait parfois 128 francs par jour seulement, imaginez ce qui lui reste. Je suis chauffeur indépendant, je travaille pour moi seul et je gagne environ 4000 francs par mois aujourd'hui.
Mais la belle époque des taxis a existé, vous avez bien gagné votre vie auparavant?
Oui tout à fait.
Aujourd'hui ce n'est plus le cas. Faites le calcul, 4000 francs de recettes, vous enlevez les frais de la voiture, l'essence, ajoutez à cela 700 à 800 francs par mois d'abonnement pour la centrale d'appel Taxi Services. Certains jours on ne fait que des courses TMRL, pour les personnes à mobilité réduite et nous attendons le fameux délai de paiement de 60 jours. Certains de mes collègues disent qu'ils travaillent toute une nuit pour 50 francs, ce salaire est indigne de leur travail. Il est misérable.
Et l'arrivée d'Uber n'a pas arrangé l'érosion de la clientèle j'imagine...
Tout à fait.
C'est une longue histoire, mais vous savez qu'Uber n'a pas d'autorisation cantonale pour travailler? Il s'est imposé, c'est tout. A son arrivé en 2015, Uber a complètement cassé les prix, une course de Lausanne gare à la Sallaz coûtait huit francs. Après avoir détruit notre marché avec des prix d'appel, il a commencé à les augmenter et s'avère parfois beaucoup plus cher que les taxis.
Nous arrivons à la dernière partie de notre entretien, celle regroupant toutes les questions que l'on se pose sur votre métier, vous êtes prêt?
Sans souci, j'ai l'habitude de raconter mes journées.
Quel est le trajet le plus long demandé par un client?
Lausanne- Bourg-en-Bresse en France.
On arrive dans le village et la cliente me demande de l'attendre, je lui réponds que je dois rentrer et que c'est impossible. Je ne voulais pas assister «aux retrouvailles».
Votre trajet le plus cher?
C'est le même, Lausanne-Bourg en Bresse, environ 600 francs.
L'endroit le plus surprenant où vous avez déposé un client?
Parfois on va chercher les gens très tard dans des refuges en forêt. Je n'ai jamais refusé ce type de course, mais quelques fois, ce n'est pas rassurant, car on craint l'état du client.
Je n'aime pas faire ce genre de course, cela me met un peu mal à l'aise.
Et le compteur tourne pendant ce temps?
Oui, il tourne. Si on doit attendre quelqu'un et couper le moteur, c'est 54 francs de l'heure.
Une cliente vous a-t-elle déjà fait des propositions indécentes?
Cela m'est arrivé, oui (rires). Je raccompagnais une femme qui avait trop bu jusqu'à la porte de son appartement et elle m'a proposé d'aller plus loin. J'ai bien sûr refusé, je suis un homme comblé en ménage. Mais ces situations peuvent se produire oui.
Vous êtes chauffeur de taxi depuis 31 ans, vous connaissez toutes les rues de Lausanne par coeur?
Oui, tout à fait.
Il faut dire aussi qu'à l'époque, quand j'ai fait mon permis taxi, on devait passer un examen portant sur les rues lausannoises, c'était un prérequis. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. De temps en temps, j'ai des jeunes qui sont étonnés de voir que je travaille sans GPS et qui me félicitent, c'est ma petite fierté. Bon, je consulte aussi mon plan de Lausanne pour les taxis.
Combien de fois avez-vous changé de voiture?
Depuis 2013, c'est ma quatrième voiture. J'achète des voitures d'occasion, jamais en leasing, ce que font beaucoup de mes collègues par contre. Je ne veux pas être endetté, c'est déjà assez difficile comme ça.
Avez-vous eu des personnalités célèbres dans votre taxi?
Maurice Béjart. Un homme très correct et gentil. J'ai de temps en temps des conseillers d'Etat aussi.
Vous arrive-t-il d'écouter les conversations téléphoniques de vos clients?
J'ai comme principe de ne pas le faire et lorsqu'ils parlent, généralement je mets un peu de musique en fond. Concernant les conversations, je n'interviens jamais dans les discussions de couple, pour cela, il faut que l'on me pose une question.
Que pensent vos enfants de votre travail?
Ils sont tous grands maintenant, mais ils ont toujours vu que je travaillais dur pour entretenir ma famille.
Je les véhiculais souvent quand ils étaient petits, je les amenais aux commissions, aux activités extrascolaires, c'est quand même un sacré avantage d'être chauffeur de taxi indépendant, vous avez la liberté sur vos horaires.
Est-ce que vous conseillerez à d'autres de faire votre métier?
Pas vraiment. Je dirai que beaucoup de mes collègues sont malheureux aujourd'hui. De mon côté, j'ai adoré faire ce travail, mais il y a avait d'autres conditions à l'époque. Aujourd'hui, je ne sais pas si je choisirai ce travail.