Trump, Mandela et les empereurs romains ont un point commun
Le président américain Donald Trump a fait de la Coupe du monde de football 2026 une affaire personnelle. En qualité de président du groupe de travail chargé de superviser les préparatifs de la Coupe du monde, il a placé le tournoi au centre de son travail politique, ce qui n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire.
Dès l’Antiquité, les dirigeants ont en effet exploité l’enthousiasme de la population pour le sport afin de se montrer sous un jour positif, de gagner les faveurs du peuple ou de diffuser des messages politiques. Le sport s’y prête idéalement, car il est d’abord perçu comme une compétition et non comme une manifestation politique. La preuve par l’exemple tout au long de l’histoire.
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Antiquité: les jeux et la clémence impériale
Dans l’Antiquité européenne déjà, nombre de manifestations sportives d’envergure étaient organisées: chez les Grecs, les Jeux olympiques avec la course à pied et la lutte, et chez les Romains, les courses de char, chasses fictives et autres combats de gladiateurs. Ces derniers avaient aussi lieu sur le territoire de la Suisse actuelle. Après la conquête de celui-ci, achevée en 15 av. J.-C., les Helvètes ont peu à peu adopté le style de vie des conquérants. Le latin s’est répandu et les villes ont été dotées, sur le modèle romain, de thermes et d’amphithéâtres, qui accueillaient des représentations théâtrales, mais aussi des combats de gladiateurs et des chasses fictives.
A l’origine, les combats de gladiateurs étaient vraisemblablement des rituels funéraires étrusques, le sang versé étant considéré comme une offrande au disparu. Dans la Rome antique, ils ont évolué en spectacle de masse organisé par l’Etat et revêtant une signification politique, les munera. Sous l’Empire en particulier, ces combats ont été organisés avec de plus en plus de faste – avec de plus en plus de gladiateurs et avec une place de plus en plus centrale accordée au souverain.
Les jeux ont ainsi acquis une dimension politique. Ils manifestaient le pouvoir de l’empereur de manière directe et visible de tous. Lorsque celui-ci décidait de la vie et de la mort d’un gladiateur vaincu dans l’arène, il faisait montre soit de clémence, la clementia, soit d’une sévérité implacable. En rendant la justice devant des dizaines de milliers de sujets, l’empereur manifestait son pouvoir directement.
Les empereurs savaient, cependant, qu’ils dépendaient de la faveur du peuple. Ils rendaient donc souvent leur verdict en s’alignant sur la volonté que le public manifestait bruyamment dans l’arène. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces spectacles étaient gratuits pour la population. Ils divertissaient les masses tout en les attachant au souverain. Les combats de gladiateurs étaient donc un cadeau politique offert au peuple par les puissants au peuple – «du pain et des jeux», selon la formule consacrée.
Sur le territoire de la Suisse actuelle, les huit amphithéâtres mis au jour témoignent de la popularité des jeux, en particulier à Augusta Raurica (communes actuelles d'Augst et de Kaiseraugst (BL)). Si nous ne disposons pas de sources écrites précisant le déroulement précis des combats, il est cependant attesté que deux empereurs y ont séjourné durant l’Antiquité tardive. Il est donc tout à fait possible que des techniques romaines d’exercice du pouvoir aient aussi été appliquées à Augusta Raurica.
Moyen Age: les tournois de chevalerie, un instrument de politique de pouvoir
Au Moyen Age, la lutte, le lancer de la pierre, les jeux de balle, les fêtes de tir et autres tournois de chevalerie faisaient partie du répertoire sportif. Nombre de ces jeux avaient aussi une fonction politique. Les fêtes de tir visaient par exemple à favoriser les échanges amicaux entre les cantons de la Confédération. On organisait même à l’époque des compétitions réunissant des participants internationaux, comme la fête de tir de Zurich en 1504. L’événement visait à stabiliser les relations avec l’empereur Maximilien Iᵉʳ et les villes du sud de l’Allemagne au lendemain de la guerre de Souabe.
Maximilien Iᵉʳ est d’ailleurs un souverain qui a beaucoup utilisé le sport à des fins politiques. Il était à la tête du Saint-Empire romain germanique, un territoire vaste, mais politiquement morcelé, auquel appartenait l’ancienne Confédération. Pour asseoir son pouvoir, il devait s’entendre avec des rois, des princes et des édiles locaux et se servait notamment des tournois de chevalerie pour y parvenir.
Ils lui permettaient en effet d’accueillir à sa cour la haute noblesse, les princes et les chevaliers loyaux de tout l’Empire et renforçaient leurs liens avec Maximilien, car la proximité avec l’empereur leur conférait une certaine influence politique. Qui plus est, les tournois offraient un cadre idéal aux discussions informelles avec les émissaires étrangers, loin du protocole rigide de la cour.
Contrairement à d’autres souverains de son époque, Maximilien a lui-même participé à ces tournois jusqu’à un âge avancé. Par ses succès sportifs, et notamment par sa prestigieuse victoire sur le célèbre chevalier bourguignon Claude de Vauldrey lors de la Diète impériale de Worms en 1495, il a prouvé publiquement sa force physique, sa virilité et son courage.
Dans la société guerrière de cette époque, cet exploit lui valut un immense respect. Par ailleurs, Maximilien exploitait cette arène pour faire montre de la générosité impériale. Il lui arrivait ainsi d’offrir immédiatement à ses adversaires les prix honorifiques qu’il avait remportés.
Epoque moderne: la lutte sous la coupe des politiques
A partir de la fin du 18ᵉ siècle, les élites européennes ont redécouvert, sous l’égide des Lumières, les splendeurs de la nature, et en particulier les Alpes, jusqu’alors synonymes de pauvreté, d’isolement et de risques naturels. Elles se muèrent alors en espace de nostalgie. En Suisse, cette attention nouvelle s’est aussi traduite par un regain d’intérêt pour les coutumes alpines: hornuss, lancer de la pierre et lutte ont fait l’objet d’un nouvel engouement. Principalement pratiqués par les pâtres montagnards, ces jeux ont commencé à incarner l’image du Suisse idéal: droit, modeste, terre-à-terre – des qualités tirées directement du paysage alpin.
A la même époque, l’idée de nation a commencé à se répandre en Europe. Les élites politiques et culturelles se sont mises en quête de traditions et de spécificités susceptibles d’être considérées comme emblématiques de leurs pays. Les us et coutumes locaux ont ainsi souvent été élevés au rang de bien culturel national.
C’est aussi dans cet esprit qu’a été organisée la première Fête d’Unspunnen en 1805, à l’initiative de l’avoyer de Berne, Niklaus Friedrich von Mülinen ainsi que d’autres nobles de la ville. Le programme comportait notamment des compétitions sportives comme la lutte et le lancer de la pierre. L’objectif était d’apaiser les tensions entre les villes et les anciennes régions rurales vassales, mais aussi de souligner leurs points communs.
Ironie de l’histoire: Von Mülinen et ses compagnons étaient des partisans de l’Ancien Régime. Ils rejetaient les valeurs de la Révolution française introduites en Suisse par Napoléon et, par là-même, l’égalité juridique de la population des campagnes. La Fête d’Unspunnen était donc une instrumentalisation politique sous couvert de coutumes et de sport. Elle montrait le peuple, mais c’est l’ancienne élite qui menait la danse.
20ᵉ siècle: politique du symbole en maillot et mise en scène sur les pistes
Lorsque l’on réfléchit à la mise en scène politique du sport au 20ᵉ siècle, on arrive immanquablement aux régimes autoritaires et aux dictateurs. Les Jeux olympiques de 1936 organisés par les Nazis en sont assurément l’exemple le plus connu. Mais aujourd’hui encore, les pays démocratiques et les chefs d’Etat exploitent eux aussi le sport comme une plateforme. Le culte de la personnalité y est cependant généralement moins présent que dans l’Antiquité ou au Moyen Age. L’accent est davantage mis sur le message qu’une femme ou un homme d’Etat souhaite véhiculer par le sport. On peut parler d’une politique du symbole.
L’attitude de Nelson Mandela lors de la Coupe du monde de rugby, en 1995, illustre cette politique à merveille. Le premier président noir d’Afrique du Sud arborait en effet le maillot de l’équipe nationale sud-africaine lors de la finale contre la Nouvelle-Zélande, alors qu’en Afrique du Sud, le rugby était traditionnellement le sport de la population blanche. Mandela s’est donc approprié un symbole que la majorité noire associait à l’apartheid. Devant un public de plusieurs millions de personnes, il a incarné la réconciliation nationale entre noirs et blancs.
Les membres du Conseil fédéral tentent une démarche similaire d’intégration nationale symbolique lorsqu’ils assistent aux fêtes fédérales de lutte et présentent les valeurs de cette discipline sportive comme constitutives de l’Etat: en 2013 à Berthoud (BE), Ueli Maurer a invoqué «les racines, les valeurs et la prévoyance» en tant que recette politique pour l’avenir de la Suisse. En 2025 à Mollis (GL), Karin Keller-Sutter a quant à elle déclaré que les idéaux des lutteurs que sont la courtoisie, le respect, la camaraderie et la modestie étaient des valeurs caractérisant la Suisse de manière générale.
Mais le sport ne se prête pas uniquement à véhiculer des messages nationaux, il est aussi employé pour soigner l’image personnelle. Et l’efficacité est en particulier au rendez-vous lorsque les femmes et les homme politiques apportent la preuve de leurs propres aptitudes sportives.
Le conseiller fédéral Adolf Ogi était un maître en la matière. Cet ancien professeur de ski et directeur de la Fédération de ski a incarné comme personne le sport helvétique. Lors des manifestations sportives, il n’apparaissait donc jamais pour la forme. Sa première apparition officielle en tant que ministre des Sport, en 1998, lors de l’ouverture d’un camp de ski pour la jeunesse en est une illustration magistrale: Ogi ne s’est pas contenté de tenir un discours, il a aussi chaussé les skis et descendu la piste avec les jeunes. C’était là une mise en scène typique du personnage: proche des gens, sportif et pourtant tout à fait dans sa stature d’homme d’Etat.
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