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La nouvelle astuce des sportifs? Détourner un appareil pour diabétiques

La nouvelle astuce des sportifs? Détourner un appareil pour diabétiques

Les athlètes sont de plus en plus nombreux à utiliser un capteur de glycémie afin de booster leurs performances. La pratique pose une question éthique. «C'est ridicule», assène un médecin du sport.
23.03.2023, 05:5523.03.2023, 11:23
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Sur les images diffusées par la télévision italienne le samedi 4 mars dernier, lors de la mythique épreuve cycliste des Strade Bianche, les téléspectateurs n'ont pas tous remarqué la protubérance qu'une «rondelle» grande comme une pièce de cinq francs dessinait sous le maillot de la coureuse américaine Kristen Faulkner.

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Les commissaires de l'Union cycliste internationale (UCI), aux yeux desquels rien n'échappe depuis qu'ils disposent de l'assistance vidéo, ont quant à eux très rapidement remarqué la forme suspecte. Intrigués, ils ont mené l'enquête pour découvrir que Faulkner avait un glucomètre (ou capteur de glycémie) planté dans le haut du bras gauche.

Souvent utilisé par les personnes diabétiques, ce capteur sous-cutané transmet en temps réel les valeurs du taux de glucose dans le sang à un boîtier ou une application, permettant ainsi au malade d'adapter les doses d'insuline selon ses besoins.

Quel rapport avec le sport?

Or Kristen Faulkner n'est pas malade. Elle ne souffre pas de diabète. Elle a choisi de détourner l'appareil de son utilisation première afin d'optimiser ses performances, ce que la sportive de 30 ans n'est pas la seule à faire. «Le glucomètre est devenu ces dernières années un produit commercial destiné à aider les athlètes dans leur recherche de la performance parfaite», renseigne le webzine belge Cyclisme Revue.

Le dispositif tel qu'il se présente lorsqu'il est utilisé par un coureur cycliste.
Le dispositif tel qu'il se présente lorsqu'il est utilisé par un coureur cycliste.Image: supersapiens

«L’utilisation d’un glucomètre peut permettre aux pros de mieux gérer leur apport en glucides pendant une course, résume le site spécialisé Velo 101. Les cyclistes peuvent ajuster leur alimentation en conséquence des données livrées par le capteur, ce qui peut les aider à maintenir un niveau d’énergie constant et à éviter les épisodes d’hypoglycémie ou d’hyperglycémie.»

Voilà pour la notice d'utilisation. Mais prenons un exemple concret afin de mieux saisir les enjeux de la méthode: imaginons un coureur italien que nous appellerions Severino Friarello. Ce grimpeur de 28 ans, en pleine échappée sur le Tour de France, est pris en étau par une chaleur écrasante et un vent de face. Le champion puise dans ses réserves pour garder son avance en tête de la course. Sous sa manche gauche, une petite bosse indique un capteur de glucose, dont les données sont transmises en direct à son staff. Or ces informations justement témoignent d'une baisse énergétique laissant redouter une fringale. Le team de Friarello est alerté. Puisqu'il connait par coeur son coureur et ses besoins, il lui suffit de lire les chiffres à l'écran pour savoir quels types de barres énergétiques et de boissons le coureur devra prendre au prochain ravitaillement afin de remettre un peu d'essence dans le réservoir.

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La fringale est la hantise des coureurs: en 2013 sur le Tour, le maillot jaune Chris Froome (ici soutenu par son coéquipier Richie Porte) avait subi une défaillance due à une hypoglycémie lors de la 18e étape. Image: AP

Mais ce monitoring du corps est-il aussi efficace qu'il en a l'air? Peut-il à ce point aider les coureurs dans leur quête de performances? Le Dr Gérald Gremion pense que non. L'ancien médecin-chef du département de médecine du sport au CHUV n'est pas loin de crier au scandale.

«Franchement, je rigole en entendant de telles méthodes. Elles sont ridicules et, si vous voulez mon avis, elles ne servent absolument à rien. Un sportif en bonne santé a assez de réserves et se connait assez bien pour ne pas avoir à calculer ses besoins à la barre énergétique près.»

Le recours aux capteurs est aussi accueilli avec beaucoup de prudence par Boris Gojanovic, responsable santé et performance à l’Hôpital de La Tour. «Je suis un peu sceptique sur l'utilisation du procédé en compétition, étant donné que le corps arrive plutôt bien à gérer ses taux de glucose et à savoir quand la fringale arrive.»

Boris Gojanovic.
Boris Gojanovic.

Le spécialiste en médecine du sport rappelle toutefois que les glucomètres n'ont fait que récemment leur apparition sur la scène sportive et qu'il est encore trop tôt pour émettre un avis définitif sur le sujet, surtout qu'on ne connaît pas encore l'étendue de leur application lors des entraînements.

«L'usage des capteurs lors des séances pourrait permettre de détecter des signaux précoces d'hypoglycémie, et d'apprendre à l'athlète à reconnaître des sensations ou à les anticiper. On pourrait imaginer laisser venir la fringale puis observer les données du glucomètre dans les 5-10 minutes qui l'ont précédée afin, par la suite, de pouvoir mettre en place des stratégies de course selon les valeurs transmises en direct.»

La société Supersapiens a déjà compris tout ce qu'elle avait à gagner sur ce nouveau marché. Elle s'est spécialisée dans la mise à disposition (évidemment payante) de glucomètres pour les sportifs amateurs et professionnels. Elle leur propose des capteurs à porter jusqu’à 14 jours d’affilée, leur permettant de définir les périodes durant lesquelles ils doivent mieux s’alimenter, se reposer ou refaire une séance d'entraînement.

Des indications utiles pour les cyclistes, donc, et qui le seraient tout autant pour les marathoniens ou les spécialistes du 50 km en ski de fond. Pour que l'utilisation des glucomètres se généralise, il faut deux conditions:

  1. D'abord, que les mesures enregistrées soient fiables. C'est le cas sur un vélo, où le capteur n'est pas soumis à trop de turbulences, mais c'est plus compliqué en ski de fond ou en course à pied, en raison des impacts et des vibrations.
  2. Ensuite, que les Fédérations de chaque sport autorisent l'usage du glucomètre. Une deuxième condition qui est loin d'être garantie.

L'Union cycliste a d'ailleurs déjà tranché en interdisant le recours au capteur durant les compétitions. C'est en vertu de ce point de règlement qu'elle a disqualifié Kristen Faulkner (3e des Strade Bianche sur la ligne d'arrivée) début mars. Une décision que l'Américaine a regretté dans un communiqué:

«J'espère qu'un jour les glucomètres seront autorisés en course. J'estime que ce sont des aides précieuses qui permettent aux athlètes de prendre soin de leur santé»

La déclaration de Kristen Faulkner a le mérite de réouvrir le débat sur la frontière parfois très mince qui sépare le dopage des soins médicaux auxquels les sportifs de haut niveau ont légitimement droit. «Toute la question est de savoir si une substance qui permet d'éviter des problèmes de santé est dopante ou soignante», résume le Dr Boris Gojanovic, qui a bien saisi tout l'enjeu du recours aux glucomètres:

«On est face à une méthode qui, utilisée à bon escient, permet d'éviter des blessures ou des fringales mais qui, employée différemment, peut améliorer la performance de manière inéquitable. Ce sera à l'Agence mondiale antidopage (WADA) de trancher»

L'instance faîtière devra se positionner et déterminer si le fait qu'un sportif puisse profiter d'un capteur pour s'alimenter ou gérer son effort constitue un cas de dopage technologique, la méthode lui permettant de disposer d'un avantage technologique sur ses adversaires. Sans position ferme de la WADA, les Fédérations risquent bien de voir un jour de faux-diabétiques au départ de ses compétitions, brandissant le certificat médical comme un blanc-seing.

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