Les formations qui évoluent à l'extérieur n'ont jamais la vie facile. Les sifflets, les chants et les insultes fusent des tribunes. Elles visent souvent toute l'équipe, mais pas toujours: il arrive que des joueurs soient ciblés. C'est ce qui pourrait arriver à Jan Kronig ce soir lorsqu'il fera son apparition sur la pelouse de Tourbillon face au FC Sion.
La raison est très simple: le défenseur du FC Aarau, né dans le Haut-Valais, avait refusé de rejoindre le centre de formation de Sion il y a 13 ans, lorsqu'il n'était encore qu'un espoir du football. Ou plutôt: ses parents avaient choisi une autre voie pour lui. Ils avaient eu deux offres sur la table et avaient décidé qu'il valait mieux que leur fils rejoigne les Young Boys.
La décision avait été prise à Brigue-Glis, une paisible commune du Haut-Valais. Kronig, né en juin 2000, a joué au football dès son plus jeune âge dans le club local. Il était si bon en défense que tout le monde s'attendait à ce qu'il reçoive des propositions pour rejoindre un club plus ambitieux. C'est arrivé lors d'un tournoi, après un match contre Grasshoppers, qui a immédiatement voulu intégrer le jeune talent à son académie. Mais Kronig aurait dû être hébergé dans une famille d'accueil à Zurich, il aurait donc été loin de chez lui, une chose impensable pour le joueur comme pour ses parents.
La possibilité de faire la navette jusqu'à Berne semblait plus réaliste, tout comme celle de faire les allers-retours à Sion, qui n'est qu'à une bonne heure de route. Rejoindre le Valais central aurait d'ailleurs été un choix logique. Le footballeur en convient aujourd'hui:
Lorsqu'on l'interroge sur sa relation avec le club sédunois, les sentiments sont mitigés. Kronig sait ce que le club représente pour de nombreuses personnes dans le canton. En 2009, il a lui-même ressenti le mythe lorsqu'il a assisté avec son père à la finale de la Coupe que Sion a remportée 3-2 contre YB après avoir été mené 0-2.
Mais Kronig connaît aussi l'autre face du FC Sion, ce club instable qui essore les entraîneurs et fait souvent les gros titres de la presse pour autre chose que ses résultats sportifs. Il sait également qu'au fil des années, le club a perdu beaucoup de son ancrage cantonal. Ce sont trop souvent des joueurs coûteux venus de l'étranger qui ont formé l'épine dorsale de l'équipe, tandis que les chances des talents régionaux s'amenuisaient. Une stratégie qui, forcément, interroge et parfois décourage les espoirs du canton.
A la façon dont Kronig raconte sa trajectoire, on comprend très vite pourquoi sa décision de choisir YB était logique. Mais dans l'entourage du footballeur, tout le monde n'a pas apprécié. «L'association valaisanne m'en voulait», raconte-t-il. Pour beaucoup, son départ du canton s'apparentait à une forme de trahison. Mais le jeune homme de 23 ans ne regrette pas du tout son parcours. A Berne, il a beaucoup progressé, escaladant les échelons de la relève avant de rejoindre l'équipe première, avec laquelle il a fêté un titre de champion suisse en 2019 (il a disputé deux matchs cette saison-là et a fait partie de l'équipe à neuf autres reprises).
Après des prêts à Schaffhouse et Wil, le pied gauche a finalement atterri il y a deux ans à Aarau, où il est sous contrat jusqu'à l'été 2024.
Bien que Kronig ait déménagé de plus en plus loin du Valais, cela n'a pas terni son lien avec son canton. Aujourd'hui, il ne peut certes plus s'imaginer vivre dans la région qui l'a vu naître et grandir («Je suis devenu un citadin, je me sens chez moi dans des villes comme Aarau et Berne»), mais son père habite toujours Brigue, et le footballeur profite souvent des week-ends libres pour lui rendre visite.
Au village, on connaît le jeune footballeur, on a suivi de près son parcours. Et pourtant, son degré de notoriété n'est pas comparable à celui de Nico Hischier. La star de la NHL a grandi dans le village voisin de Naters, il a un an de plus que Kronig et a également pratiqué le football avant de se tourner vers le hockey sur glace.
Ce vendredi soir, le défenseur du FC Aarau foulera la pelouse de Tourbillon pour la première fois de sa carrière en tant que joueur professionnel, et il se demande comment les gens vont l'accueillir, s'ils se souviennent de son histoire mouvementée avec le FC Sion. «Ce sera un match spécial», prévient-il.