Yakin raconte comment il s’est fait virer de la Nati à cause d'un coiffeur
C'est quoi, vos premiers souvenirs d'une Coupe du monde?
MURAT YAKIN: En 1978, j’ai l’image de l'Argentin Mario Kempes en tête. De 1982, je me souviens des héros italiens comme Alessandro Altobelli, Paolo Rossi, Marco Tardelli et Gaetano Scirea. Mais la première Coupe du monde que j’ai vraiment vécue, c’est celle de 1986, avec Diego Maradona dans le rôle principal.
Et ça se passait comment chez vous: toute la famille s’asseyait devant la TV pour suivre les matchs?
Je ne sais même plus si nous pouvions regarder les matchs en direct à l’époque. Après l’école, nous allions dehors pour jouer nous-mêmes au football. Il y avait souvent aussi un entraînement.
A l’époque, notre mère avait rarement le temps de regarder un match entier.
Qui était votre première idole?
Maradona, évidemment. Je suis l’avant-dernier d’une fratrie de huit enfants. Mon frère aîné, qui a vingt ans de plus que moi, s’appelle Pelé. Il paraît qu’il jouait vraiment très bien au football.
Pourquoi il n'est pas devenu un grand footballeur?
Je n’ai pas connu cette époque et, à la maison, on parlait très peu de la période vécue en Turquie. Ma famille habitait du côté européen. Mais sur le plan footballistique, elle était liée au club de la rive asiatique, Fenerbahçe. Le trajet d’un côté du Bosphore à l’autre est énorme. Cela a probablement empêché la carrière de mon frère.
Et vous rêviez de quoi en regardant la Coupe du monde?
Quand j’étais enfant, je ne rêvais pas de participer un jour à une Coupe du monde. Je ne pensais même pas aussi loin.
Jusqu’en 1994. Et cela aurait aussi pu être votre première Coupe du monde comme footballeur.
Malheureusement, cela ne s’est pas fait.
Pourtant, le sélectionneur Roy Hodgson avait tout tenté pour que vous puissiez partir aux Etats-Unis en soutenant une naturalisation accélérée.
J’aurais peut-être obtenu le passeport à temps même sans son aide. Hodgson voulait accélérer les choses afin de pouvoir aussi m’utiliser lors des matchs de qualification. Mais il y a finalement renoncé.
Et il ne vous a pas non plus emmené à la Coupe du monde.
Malheureusement. J’étais pourtant encore présent dans le premier groupe convoqué à Zurich pour la préparation du Mondial.
Il s'est passé quoi?
Rien de dramatique. A l’époque déjà, il arrivait qu’un coiffeur vienne de temps en temps à l’hôtel de l’équipe.
C'est-à-dire? Vous étiez chez le coiffeur au mauvais moment?
On peut le voir ainsi. J’étais assis au bar de notre hôtel avec mes coéquipiers de GC Sforza, Sutter et Bickel. Nous étions censés être dans nos chambres à 23h00. Il nous arrivait parfois de dépasser légèrement cette limite. Mais toujours sobres, je précise. Et il nous arrivait aussi de faire venir discrètement le coiffeur.
Et il l’a raconté à Hodgson?
En tout cas, c’est moi qui ai été puni par une non-sélection pour être resté trop longtemps au bar et avoir été vu avec le coiffeur. Probablement parce que j’étais le plus jeune du groupe. Hodgson s’est certes excusé auprès de moi de nombreuses années plus tard, mais cela ne m’a rien apporté.
Et Hodgson vous a expliqué comment que vous ne partiriez pas?
Je partageais ma chambre avec Pascal Thüler. Hodgson est entré et a dit: «Vous ne venez pas. Point final».
L’odeur de cigarette dans la chambre était probablement trop forte.
Pas du tout.
Et cela vous a fait quoi de ne pas pouvoir partir à la Coupe du monde aux Etats-Unis en 1994?
Pour moi, ce n’était pas la fin du monde.
Vous n’avez ensuite plus jamais eu l’occasion de jouer une Coupe du monde. Vous le regrettez avec le recul?
Non, qu’est-ce que je devrais regretter? A seulement 17 ans, pouvoir passer de Concordia Bâle au grand GC représentait déjà l’accomplissement d’un rêve.
D’où vient cette sérénité?
Je la tiens en partie de ma mère. Ce qu’elle a dû traverser, je ne l’ai compris que plus tard. Elle disait toujours: «Mon fils, ne te fais pas de souci, tout finira par s’arranger.»
Qu’est-ce qui faisait perdre son calme à votre mère?
Pratiquement rien. Quand ton premier mari décède, que tu divorces du second, que tu émigres de Turquie en Suisse avec huit enfants, que tu dois gagner de l’argent et tenir un ménage, plus grand-chose ne te rend nerveuse.
Il y a eu des moments où, enfant ou adolescent, vous auriez souhaité vivre dans d’autres conditions?
Non, jamais. L’argent manquait certes. J’ai dû prendre très tôt des responsabilités et, adolescent déjà, effectuer des démarches administratives pour ma mère parce qu’elle ne parlait pas bien allemand. Mais aujourd’hui, je suis d’autant plus reconnaissant pour tout ce que j’ai vécu.
Mais cela impliquait aussi des sacrifices.
Absolument. Et j’en suis également reconnaissant. Bien sûr, certains camarades de classe partaient peut-être en vacances en avion, tandis que nous allions de Bâle à Istanbul en train avec X sacs de commissions. Mais ce sont des souvenirs qui restent. C’était une belle époque.
Vous aviez toujours tout ce que vous vouliez quand vous étiez enfant?
Bien sûr que non. Le salaire de notre mère n’aurait jamais suffi pour acheter une paire de chaussures de football ou payer un camp d’entraînement. Mais justement, il y avait nos frères aînés comme Ertan, qui était footballeur professionnel et qui nous soutenait.
Quel cadeau vous a le plus marqué?
J’ai longtemps rêvé d’un Commodore 64. Dirk, le garçon du 4e étage, en avait un. Nous passions souvent du temps chez lui pour jouer. Plus tard, Hakan et moi avons reçu un tel ordinateur en cadeau. Je ne sais plus si cela venait de notre père ou d’Ertan.
Et c'est quoi la première chose que vous vous êtes offerte vous-même?
J’ai commencé un apprentissage de dessinateur en constructions métalliques. Mon premier salaire était de 550 francs. Mais honnêtement, je ne me souviens plus de ce que je me suis acheté avec.
A 18 ans, vous quittez la maison familiale pour le Zurich bouillonnant, excitant, et vous êtes en train de devenir une star du football. Vous vous sentiez comme un petit roi?
Nous recevions énormément d’amour et d’attention de notre mère, mais elle nous imposait aussi des limites et des règles très claires. Alors que mes camarades racontaient le lundi leurs sorties du week-end, mes récits se limitaient à ce que j’avais vécu sur le terrain de football ou devant la télévision à la maison.
Une vie comme celle que vous meniez à l’époque serait-elle encore possible aujourd’hui pour un footballeur professionnel?
Probablement pas. La grande différence avec avant, c’est qu’aujourd’hui, les joueurs ont beaucoup plus d’obligations envers les clubs et les partenaires, mais qu’on leur facilite énormément la vie par ailleurs.
Vous aimeriez échanger votre époque contre celle d’aujourd’hui?
Pas forcément. Je me sens encore très bien dans le fait de prendre mes décisions sans conseiller.
Et votre mère, vous l'avez fait profité comment de votre réussite financière?
En lui permettant d’arrêter de travailler et de profiter de la vie. Jusqu’alors, son existence se résumait au travail, à l’éducation des enfants et au ménage.
On se souvient des images de l’époque où vous étiez entraîneur du FC Bâle, quand votre mère accompagnait l’équipe lors des matchs européens ou montait dans le bus pour aller au Tessin.
C’était déjà le cas dans les équipes de jeunes, quand nous partions en minibus pour les matchs. Une place était toujours réservée pour notre mère et les coéquipiers en trop devaient rester à la maison (rires).
Au FC Lucerne, vous avez entraîné votre frère Hakan. Votre mère devait parfois jouer les médiatrices entre vous?
Elle me laissait faire. Notre culture est très marquée par la hiérarchie et elle connaissait parfaitement la relation entre Hakan et moi.
Vous attendez quoi de vous-même lors de cette prochaine Coupe du monde?
D’être prêt! En mai, je m’isole totalement avec le staff. Tous les autres projets de ma vie sont mis entre parenthèses jusqu’à la fin du Mondial.
Ce qui frappe, c'est le calme inhabituel qui règne autour de l'équipe nationale. Un peu de tension ne serait-elle pas bénéfique pour une Coupe du monde réussie, comme avant l'Euro 2024?
Peut-être que cette année, nous ne fournissons simplement pas de matière aux analyses publiques de problèmes. En interne, il y a toujours des questions à régler dans une équipe. Le travail ne manque pas.
Nous avons de la peine à savoir ce qu’il faut attendre de la Suisse lors du Mondial. D’un côté, il y a cette qualification maîtrisée; de l’autre, l’équipe nationale a montré ses limites en mars contre l’Allemagne (3-5).
Cette année, nous avons volontairement affronté de très fortes équipes afin que les joueurs prennent pleinement conscience du niveau du football mondial. Je voulais sentir comment les garçons évaluent leurs performances face à ce type d’adversaire et obtenir davantage d’enseignements sur ce que nous devons améliorer.
Adaptation en français: Yoann Graber
