Ils étaient une dizaine, puis la liste des présélectionnés a été réduite au point de ne contenir que cinq noms. Finalement, Eliud Kipchoge, Benson Kipruto et Alexander Munyao sont ceux que la Fédération kényane d’athlétisme a retenu - ils représenteront la terre des coureurs de fond au marathon des Jeux de Paris 2024.
Si la sélection de Kipchoge semblait actée depuis longtemps en raison de son immense palmarès, la très forte concurrence entre athlètes kenyans ainsi que la période rude traversée par le champion auraient pu réserver une surprise colossale. Il n’en est rien: le double tenant du titre défendra ses chances le 10 août prochain.
Eliud Kipchoge se présentera néanmoins devant la côte du pavé des Gardes, l'une des principales difficultés du parcours francilien, en ayant face à lui un mur: celui des incertitudes. Et pour cause, le Kenyan vit une saison compliquée, la pire depuis qu'il court le marathon.
Son année est d'abord éprouvante mentalement. Le décès de son grand rival Kelvin Kiptum, recordman du monde du marathon, l'a «profondément attristé». Le tragique accident de la route s'est produit à proximité de son camp d'entraînement, et l'on comprend volontiers qu'il ait pu être touché.
Mais le drame ne s'est pas limité à la mort de son compatriote. Très vite, Eliud Kipchoge a subi une vague de cyberharcèlement. De nombreux internautes l'ont accusé d'être impliqué dans la disparition de Kiptum, laissant entendre qu'il s'agissait d'un acte de vengeance après la perte de son record du monde.
Les menaces de mort ont affecté sa famille, notamment sa mère. Elles ont également isolé l'athlète. Kipchoge précise avoir perdu 90% de ses proches depuis que Kelvin Kiptum n'est plus de ce monde: «C'était vraiment douloureux d'apprendre que mes amis, mes camarades d'entraînement, ceux avec qui je suis en contact, avaient des mauvais mots envers moi. J'ai appris que l'amitié ne dure pas éternellement. Ce qu'il s'est passé m'a amené à ne faire confiance à personne».
Cette situation a logiquement eu des répercussions sur ses performances. On comprend désormais mieux sa 10e place à plus de quatre minutes du vainqueur cette année au marathon de Tokyo, un événement disputé quelques semaines après le décès de son compatriote.
Il s'agit là de son moins bon classement sur marathon depuis ses débuts en 2013. Reste à savoir si le contexte particulier de cette course explique à lui seul sa contre-performance. Car le Kenyan a déjà subi un revers de taille l'an passé, terminant sixième du marathon de Boston, qu'il ciblait dès sa première participation.
Kipchoge - 22 ans de carrière, dont la moitié dédiée au marathon - est aujourd'hui âgé de 39 ans. Il est normal qu'il ressente le poids des années. Même si le marathon demande de l'expérience et qu'il fait intervenir la capacité d'endurance, mieux préservée que la vitesse au fil des ans, le meilleur est désormais derrière lui. Il est aussi, et surtout, chahuté par une jeunesse décomplexée, qui ne suit plus véritablement les mêmes repères.
Le double champion olympique du marathon a opté pour le modèle traditionnel, celui qui consiste à performer d'abord sur demi-fond. Il n'est monté que bien plus tard sur la distance mythique, à l'instar d'Haile Gebrselassie et Kenenisa Bekele. Or aujourd'hui, le peloton s'est rajeuni, et certains se consacrent aux 42 km 195 dès leur plus jeune âge. Kelvin Kiptum, décédé à 24 ans, en était le parfait exemple. Ces jeunes ont compris qu'il n'avait pas à patienter jusqu'au cap de la trentaine. Ils excellent de manière précoce et ceci donne du fil à retordre aux plus anciens.
Eliud Kipchoge n'a toutefois pas dit son dernier mot. Il vise bel et bien la passe de trois à Paris, ce que personne n'a jamais réalisé sur marathon. «Je veux entrer dans les livres d’histoire, devenir le premier humain à gagner un titre olympique trois fois d’affilée», s'enthousiasme le Kenyan. Une mission ardue, tant le parcours du marathon des Jeux ne lui correspond pas.
L'ancien recordman du monde s'exprime habituellement sur terrain plat. Alors face aux 436 mètres de dénivelé positif, et aux côtes rappelant celles de Boston qu'il n'a pas su dompter, il devra se surpasser. C'est là que son mental à toute épreuve, forgé par les coups encaissés, devra prendre le relais. S'il gagne à Paris, l'histoire serait en tout cas admirable. Kipchoge ne retrouverait pas seulement son sourire contagieux. Il bouclerait la boucle, après s'être révélé à Paris en 2003, en devenant champion du monde du 5000 mètres.