Un pari osé a fait de ce Romand une légende de Sierre-Zinal
Dans l’imaginaire collectif, Sierre-Zinal est bien plus qu’une course de montagne. C’est une ascension à la fois physique et spirituelle, une quête d’élévation au cœur des majestueux sommets de plus de 4000m qui dominent le parcours. «En quittant la plaine, on gagne en sérénité et en tranquillité, se souvient Pierre-André Gobet, double vainqueur de la mythique épreuve en 1988 et 1989. A l’époque de Sierre-Zinal, j’ai vécu des moments d’une grande sérénité, aussi bien à l’entraînement qu’en course. J’étais presque au paradis.»
Le témoignage du Gruérien contraste pourtant avec la manière dont il construisait ses victoires. Car ce n’est pas dans la montée, dans cette «élévation» qu’il évoque, que Pierre-André Gobet faisait la différence, mais bien dans la descente.
On l’oublie parfois: Sierre-Zinal ne se résume pas à une longue ascension vers la station anniviarde. Un peu après l’hôtel Weisshorn, toute la dernière partie du parcours plonge vers Zinal. Une descente exigeante, où les écarts peuvent se creuser et où le trail se gagne parfois. Or Pierre-André Gobet était un spécialiste de cette portion de course.
La dernière partie de la course
Depuis le départ et jusqu'au ravitaillement de Ponchette, le Gruérien l'avoue sans honte: il souffrait.
Lorsqu’on lui demande d’où lui venait cette aisance dans la pente, et si l’art de descendre peut véritablement s’apprendre, «PAG» évoque d’abord des dispositions naturelles. «Il faut de l’audace, de la détermination et savoir prendre des risques, mais des risques toujours très calculés.» L'ex-athlète souligne également sa grande capacité de concentration, ainsi qu’une morphologie favorable: «J’étais souple et robuste.»
Sur une vidéo d’archives de la RTS, on le voit allonger la foulée, multiplier les petits pas, puis relancer à la sortie de chaque virage. Il dévale la pente avec l’agilité d’un chevreuil. Une pente si abrupte qu’un coureur belge aurait un jour lancé: «Si on tombe, on gagne trois places.» Cette aisance, Pierre-André Gobet l’a acquise très tôt, en observant son père sur les sentiers de montagne.
Pour le Fribourgeois, aujourd’hui âgé de 71 ans, la gestion de l’effort était un élément déterminant.
Au fil du temps et de ses entraînements en Gruyère, où il trouvait un terrain d'expression à sa mesure, «PAG» a considérablement progressé en descente. Il y prenait toujours beaucoup de plaisir, séduit par le caractère ludique des pentes.
Pierre-André Gobet n’était pas le seul grand descendeur de son époque. L’histoire de Sierre-Zinal en recense plusieurs, parmi lesquels Mike Land et Roland Connelly, «des gars qui étaient passés par l’école du fell running», souligne l'ancien coureur.
«Au Royaume-Uni, les fell runners gravissent les talus et redescendent un peu partout, sans forcément suivre les sentiers, explicite Pierre-André Gobet. A force, ils développent un sens de l’équilibre exceptionnel, presque un sixième sens, qui leur permet de poser le pied exactement là où il faut. Deux ou trois de ces gars sont venus courir Sierre-Zinal, et ils ont été pour moi de véritables sources d’inspiration.»
D'autres artistes de la pente ont agi comme un puissant moteur pour le double vainqueur du trail valaisan: les coureurs camerounais.
Parmi ses modèles, aux côtés des fell runners et des descendeurs camerounais, Pierre-André Gobet cite également les Gurkhas népalais.
Pierre-André Gobet avait fait ses calculs : selon lui, un excellent descendeur pouvait reprendre deux minutes à un bon descendeur entre l’hôtel Weisshorn et Zinal. Un écart loin d’être anodin puisque l’an dernier, par exemple, moins de 43 secondes séparaient le vainqueur du troisième.
Un reportage sur «PAG» en 1998
On lui demande alors s’il n’aurait pas aimé voir la course alterner, une année de Sierre à Zinal, l’autre en sens inverse, tout en descente donc, dans un format qui aurait sans doute favorisé ses qualités. Le Fribourgeois éclate de rire et admet qu'il ne sait pas si ce format lui aurait vraiment plu.
C’est peut-être aussi à cela que l’on reconnaît les grands champions: ils ne cherchent pas à contourner la difficulté, mais à l’affronter, à l’étudier et à comprendre comment en venir à bout. Pierre-André Gobet était un très grand champion.
