Suisse
Argovie

Ce club de combat suisse postait des sons djihadistes en ligne

Un centre de sports de combat d’Aarburg (AG) publie des vidéos inquiétantes.
Cette salle de sport argovienne est dans le viseur des autorités.Image: Instagram/watson (montage)

«Soldats d’Allah»: des chants du djihad sur le TikTok d'un club suisse

Un centre de sports de combat argovien publie des vidéos inquiétantes. Selon notre enquête, derrière la façade anodine d'un établissement sportif se cachent de la propagande de l’Etat islamique, des liens sulfureux et des méthodes d’entraînement brutales.
19.09.2026, 12:0719.09.2026, 13:45
Kurt Pelda / ch media

Imaginez un club de boxe qui accompagnerait ses vidéos d’entraînement avec des chants de combat nazis avant de les publier sur le net. L’indignation publique serait immense, la police devrait intervenir et des perquisitions auraient lieu. Les journalistes s’en émouvraient à juste titre et la salle serait bientôt menacée de fermeture.

Dans le cas présent, il ne s’agit toutefois pas de néonazis, mais d’un centre de sports de combat fréquenté entre autres par des musulmans, souvent originaires des Balkans. Jusqu'ici, tout va bien. Mais voilà: sur le réseau social Tiktok, il diffuse des vidéos parfois accompagnées d’hymnes djihadistes.

Depuis un certain temps déjà, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) surveille cette salle avec intérêt. Mais jusqu'à présent, rien n'a été fait. Une des raisons? A Berne, le service semblait manquer de spécialistes capables de traduire ces chants islamiques depuis l’arabe et de les replacer dans leur contexte. Ou serait-ce plutôt la volonté politique de se pencher sur la question qui fait défaut?

Pas aligné sur le Conseil central islamique suisse

L'académie de sports de combat d'Aarburg (AKA) est installée dans un bâtiment sans charme, face à un grand parking. L’immeuble est essentiellement occupé par des entreprises, mais la salle de sports est située dans un rez-de-chaussée surélevé.

Le batîment ou se trouve la salle de boxe
Le bâtiment qui abrite l'Académie des arts martiaux d'Aarburg (AKA).ch media

Quiconque y entre et connaît bien les codes visuels observés en Syrie et en Irak retrouve immédiatement l’univers graphique des djihadistes: à l’intérieur, tout est en noir et blanc. Ce sont également les couleurs du drapeau du djihad et de l’organisation terroriste Etat islamique (EI).

L'intérieur de la salle
Le centre d'arts martiaux est entièrement en noir et blanc.Image: Instagram

Pour s’entraîner dans cette salle, il suffit de signer un simple contrat. Selon la catégorie, l’abonnement annuel coûte entre 500 et 1500 francs, à régler en espèces ou par virement sur un compte bancaire privé: celui d’Endrit M.*, qui se présente comme le responsable de cette association à but non lucratif, gérée bénévolement. Agé de 34 ans, il est également entraîneur et coach de boxe.

Endrit n’est pas un inconnu. Il s’était autrefois fait remarquer comme militant du Conseil central islamique suisse (CCIS). Ses deux dirigeants, les islamistes Qaasim Illi et Nicholas Blancho, ont ensuite été condamnés par le Tribunal pénal fédéral à Bellinzone pour propagande en faveur de l’organisation terroriste Al-Qaida. Le Tribunal fédéral a confirmé cette décision en 2024. Depuis, le Conseil islamique ne fait plus guère parler de lui. Endrit nous affirme qu’il a, depuis longtemps déjà, «complètement pris ses distances» avec le Conseil central et son entourage.

Un deuxième entraîneur, Luan Rudaj, triple champion du monde de boxe thaïe, avait lui aussi milité au Conseil islamique. Selon des enquêteurs antiterroristes de Fedpol, l’un de ses numéros de téléphone aurait été retrouvé dans les contacts du prédicateur de haine de l’EI Abu Walaa, condamné en Allemagne à dix ans et demi de prison.

Luan Rudaj aurait par ailleurs été ami avec le champion du monde allemand de kick-boxing Valdet Gashi. Celui-ci avait entraîné des djihadistes aux sports de combat à Winterthour (ZH) et est mort en 2015 en Syrie, où il combattait dans les rangs de l’EI.

Contacté, Luan Rudaj nous indique qu’il ne connaissait Valdet Gashi que superficiellement, dans le milieu sportif. Concernant le numéro de téléphone prépayé, il aurait été établi à l’époque que les données personnelles de Rudaj avaient été utilisées abusivement. Lui-même affirme n’avoir jamais possédé ni utilisé ce numéro.

«Les péchés seront effacés lorsque le sang coule»

Endrit a fondé l'académie en 2016 avec des partenaires d’entraînement. Selon son site internet, le centre compte aujourd’hui plus de 350 membres. Sur Tiktok, il publie des vidéos d’entraînement accompagnées de musiques diverses. La plupart sont anodines. Mais même en parcourant rapidement les plus de 370 publications, un observateur averti remarque des chants islamiques a cappella dont le contenu n’a rien d’anodin. Certains glorifient le djihad armé contre les infidèles.

L’une de ces vidéos célèbre ainsi le fait de mourir en martyr dans le djihad. Le texte est tiré d’un nachid de l’EI:

«Oh, quel triomphe pour celui qui atteint sincèrement le martyre, ses péchés seront effacés lorsque le sang coule»

Et la suite: «Et lorsque les fleurs se parent de leur parfum, c’est du musc que ses blessures exhalent et répandent.»

Les participants mélangent prière et combat.
Les participants mélangent prière et combat.tiktok / aka

Une autre vidéo montre un pratiquant tchétchène de sports de combat dans la salle. On y entend un nachid initialement diffusé par les canaux médiatiques de Daech: «Mon Etat demeure, tirant sur les ennemis.» Il est ici question de l’Etat islamique, autrement dit du califat proclamé par l’EI. «Ses soldats crient à haute voix: Il demeure. Sa voie ne disparaît pas, sa lumière ne cesse de croître.»

Ce nachid a joué un rôle particulièrement important dans le travail de propagande de l’EI et dans le recrutement de djihadistes. La vidéo a depuis disparu du profil du club. Elle restait toutefois accessible sur Tiktok, sur le compte du sportif tchétchène qui y apparaît, jusqu’à ce que nous confrontions la salle à son existence.

Incitation à la haine contre une minorité musulmane

Un autre hymne de combat mis en ligne ne provient certes pas de l’EI, mais il glorifie, de manière extrêmement sanguinaire, le meurtre de chiites, qui constituent la deuxième grande branche de l’islam après les sunnites. On entend les passages suivants dans la vidéo: «Le jour où l’on se rend à l’abreuvoir de la mort et où l’âme est oppressée, que le combat mette fin à l’arrogance des injustes (...). Et tu vois les troupes et les brigades avancer (...).» Puis:

«Allumez le feu sur le champ de bataille (...)»

Celui qui écoute l’original dans son intégralité, et pas seulement l’extrait publié sur Tiktok, arrive ensuite à des vers évoquant la décapitation de chiites. Ce nachid est, dans son ensemble, un appel à la violence contre cette minorité musulmane. D’autres vidéos glorifient la mort au combat contre les infidèles:

«Les soldats d’Allah sont partis, le paradis est la promesse»

Ou encore: «Il prit une ferme résolution et la scella, il vit la mort et avança courageusement. Il porte son âme en offrande, patient, quel que soit le fardeau qu’il puisse avoir à porter. Le Tout-Miséricordieux fit de lui une lumière et un enfer flamboyant, ainsi qu’une flamme pure faite de braises, qui consume la mécréance jusqu’à ce qu’elle soit vaincue.»

Parmi plusieurs textes de chants en arabe, on en trouve aussi un en dari, une variante du persan parlée en Afghanistan. Cet hymne remonte à la guerre contre les envahisseurs soviétiques des années 1970 et 1980. Sous le régime actuel des talibans, il a toutefois acquis une signification quelque peu différente. C’est pourquoi son titre comporte désormais aussi la mention «Emirat d’Afghanistan», qui désigne l’Etat des talibans. Contrairement à l’EI ou à Al-Qaida, les talibans ne sont pas interdits en Suisse.

«Nous nous distançons de toute violence»

Outre les hymnes glorifiant la violence, d’autres scènes inquiétantes figurent sur la page Tiktok de l’association. On y voit l’entraîneur Endrit frapper à tour de rôle des adultes et des enfants au foie, un coup dangereux. Dans une autre séquence, il leur assène également des coups de fouet.

Dans la discussion de groupe, il a en outre menacé ses élèves de crochets au foie et de coups de fouet s’ils ne maintenaient pas la salle propre. Sans doute en guise d’avertissement, il leur a envoyé une photo des instruments avec lesquels il comptait les frapper. Il l’accompagnait de cette menace: «Les préparatifs sont en cours.»

Contacté, Endrit affirme qu’il ne parle pas arabe et que, lorsqu’il choisissait les pistes sonores, il ne prêtait attention qu’au son et non au contenu. Il affirme avoir ignoré l’origine et la signification des anachid. «Soutenir, approuver ou diffuser des contenus extrémistes n’a jamais été mon intention et ne correspond pas non plus à mes convictions», plaide-t-il.

«Les vidéos concernées ont été supprimées après que ces éléments ont été portés à notre connaissance»
Endrit*

Le responsable de la salle ajoute: «Déduire du choix de quelques pistes sonores un soutien à l’EI, aux talibans ou à la violence contre les membres d’autres religions me paraît franchement grotesque au regard de l’ensemble des contenus que nous publions et, surtout, de la réalité vécue dans les faits au sein de notre académie.»

(adapt. dal)

Les attentats du 11 septembre
Video: watson
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