Les patronnes de ce camping suisse inédit ont été menacées de mort
«Nous ne le regrettons vraiment pas». C'est ce qu'affirme Cheyenne Blatter, assise à côté de sa sœur Virginia sur un banc à l'ombre. Les deux soeurs sont la troisième génération à diriger le camping familial Lazy Rancho, à Unterseen, près d'Interlaken (BE).
Et dès leur arrivée, elles ont pris une décision si controversée qu'une menace de mort est même arrivée à la réception, le plus petits des deux campings qu'elles gèrent est en mode adults only, et est donc interdit aux enfants. Les deux lieux sont mitoyens, chacun avec sa propre infrastructure et sa réception. L'espace familial dispose d'une piscine, d'une aire de jeux et d'une petite boutique. Une clôture le sépare de la zone réservée aux hôtes de plus de 16 ans.
Lorsque les deux sœurs ont annoncé ce changement de concept, au printemps dernier, elles ne se doutaient pas de ce qu'il allait provoquer. La décision a déclenché un débat très émotionnel, et même des médias allemands grand public s'en sont emparés, avec des titres racoleurs du genre: «Un camping alpin met les familles avec enfants à la porte.» Le ton était donné.
Un déluge de critiques
«C'était vraiment violent», raconte Virginia Blatter, en pensant moins aux articles eux-mêmes qu'aux réactions qu'ils ont suscitées. Les deux sœurs ont directement transmis à leur avocate les e-mails haineux et à connotation violente qu'elles ont reçus. Quelqu'un est même allé jusqu'à écrire que les exploitantes du camping méritaient toutes une balle dans la tête. D'autres ont laissé des avis d'une étoile sur Google ou effectué de fausses réservations.
De l'autre côté, la haine s'est également répandue à travers les commentaires Facebook du camping. Virginia Blatter relève:
Elle raconte:
Tout cela, c'était en décembre dernier. La haute saison bat désormais son plein, et le constat des deux sœurs est sans appel: tout fonctionne vraiment bien. Virginia et Cheyenne Blatter referaient sans hésiter le même choix.
Les deux soeurs se sourient. Comme pour le prouver, un panneau trône à l'entrée de la zone adults only, sur lequel on peut lire, écrit à la craie, «Fully Booked, Ausgebucht, Complet».
L'ambiance est bonne
Un peu plus loin, deux femmes ont installé leur camp. La porte de la caravane est ouverte, un canapé gonflable trône sous un parasol, et la chienne Cara paresse dans l'herbe. Depuis 1992, l'une des deux vacancières passe presque tous ses étés dans ce camping.
«C'est vraiment une très bonne chose!», lance-t-elle au sujet de l'initiative des patronnes. Le camping est logiquement plus calme qu'avant et contrairement à autrefois, elles disent ne plus faire face à des situations délicates, comme lorsque des enfants surexcités couraient sous le nez de leur chienne. Elle précise:
Quelques mètres plus loin, un couple d'Allemands est assis à l'ombre. Ils passent quelques jours dans la région. «Aujourd'hui, nous aurions voulu aller en randonnée, mais la voiture est en panne», explique la femme, qui s'occupe maintenant à peindre à la place.
Comme ils n'ont pas d'enfants, ils apprécient particulièrement le calme des lieux, raconte le mari. Ils ont toutefois été surpris qu'il n'existe pas encore de campings sans enfants en Suisse, un concept déjà bien établi en Allemagne depuis un moment.
Juste à côté du camping pour adultes se trouve la partie que les sœurs Blatter exploitent désormais sous le nom Family&Adventure. Il ne faut que quelques minutes à pied pour passer d'une réception à l'autre. En ce début d'après-midi, l'endroit n'a pourtant rien d'un terrain d'aventure rempli de gamins. On n'y aperçoit qu'un seul garçon, qui plonge dans la piscine pour récupérer une petite balle que son père y a lancée.
«C'est juste calme parce que tout le monde est parti en excursion», explique le père de l'enfant. Il lance:
Sa famille et lui campent ici pour la huitième fois déjà. Et le nouveau concept? «Il est nickel», lance le papa. Selon lui, la famille Blatter a toujours géré ce camping avec une gentillesse et une attention remarquables, et les deux sœurs perpétuent aujourd'hui cette culture de l'accueil.
Les enfants doivent pouvoir être des enfants
Dans la partie pour adultes, ce sont désormais surtout des personnes en quête de calme ou qu'il veulent récupérer après une journée active qui réservent leurs vacances. Virginia Blatter explique:
Un lieu tel que celui-ci, où l'on peut laisser la porte du van ouverte la nuit sans être réveillé par des pleurs de bébé, doit pouvoir exister, selon elle.
Avant de reprendre les campings d'Unterseen, Virginia et Cheyenne ont réalisé un petit «voyage d'étude» en visitant des campings familiaux et pour adultes dans six pays différents. Les deux sœurs voulaient comprendre comment ces concepts étaient mis en œuvre et quel effet ils produisaient sur elles.
Virginia Blatter raconte:
Cheyenne ajoute en riant, «et le fait que les toilettes étaient plus propres.»
De leur côté, elle constatent également une ambiance moins tendue, avec beaucoup moins de conflits entre les hôtes. Auparavant, dès que des enfants jouaient au foot, faisaient du vélo dans l'allée d'entrée ou sautaient dans la piscine en éclaboussant tout le monde, on venait réclamer. Mais Cheyenne Blatter l'affirme:
Et ce, sans faire face immédiatement à des remontrances. Elle ajoute:
C'est tout la société qui change
Selon Virginia, ce n'est pas seulement la tolérance envers les enfants qui a tendance à s'effriter. Au moment de réserver, au téléphone, à la réception, les adultes sont aussi plus impatients, plus agressifs et plus susceptibles qu'avant la pandémie de Covid, confie-t-elle.
Mais cette communauté n'est-elle pas justement menacée lorsqu'on sépare adultes et enfants? Au contraire, estiment les deux sœurs. Au Lazy Rancho, le mélange continue de se faire, les hôtes du secteur pour adultes viennent volontiers faire un tour du côté du camping familial, ne serait-ce que pour y faire quelques courses. Ils y mangent une glace ou se rafraîchissent dans la piscine. Virginia Blatter résume:
Sa sœur abonde: «tout le monde se supporte mieux».
Traduit de l'allemand par Joel Espi
