Ces frontaliers vivent en camping-car aux portes de la Suisse: ils racontent
Sa méfiance est palpable.
Pas de photo, pas d’enregistrement, pas de nom, pas de notes: il n'accepte de parler qu'à ces conditions-là. L’homme, mince et nerveux, porte un pantalon de travail renforcé aux genoux. Ses baskets sont couvertes de poussière, comme tout le terrain en cette après-midi chaude et ensoleillée. Il porte un piercing au nez. Le regard critique, ce trentenaire observe attentivement le visiteur.
Il vit ici depuis cinq mois avec sa compagne. Il désigne son camion, transformé en camping-car. C'est chez eux. Ils comptent rester deux ans, travailler en Suisse, mettre de l’argent de côté. Puis retourner dans leur village natal pour agrandir leur maison. Où exactement? Il préfère ne pas le dire.
Il traverse chaque jour la frontière en direction d’une petite ville de Suisse romande. «Je travaille dans la collecte des déchets», explique-t-il. Un collègue sorti d’un autre véhicule le rejoint:
Sur les chantiers, dans la restauration, dans les hôpitaux. «Et souvent pour des salaires plus bas que ceux des Suisses qui occupent le même poste dans la même entreprise». Une jeune femme, venue elle aussi s’enquérir de l’identité du visiteur indésirable, acquiesce. «Il y aurait bien des emplois côté français», dit-elle. «Mais les salaires seraient encore plus misérables», ajoute le collègue.
La rencontre a lieu un peu à l'extérieur du village français des Fourgs, juste derrière la frontière, le long de la route cantonale qui relie Yverdon-les-Bains à Sainte-Croix puis Pontarlier, en France. Une terre de frontaliers, au coeur du Jura.
La commune a aménagé une aire explicitement destinée aux frontaliers et pouvant accueillir jusqu’à douze camping-cars. L'initiative a valu aux Fourgs une visibilité nationale. Côté suisse, la RTS a également consacré un reportage au sujet, filmé à l’intérieur d’un camion aménagé. Titre du reportage: La face sombre de l'eldorado suisse pour les travailleurs français. Le Parisien a pour sa part titré: Crise du logement, ces frontaliers qui vivent sur un parking à la frontière suisse
Sous-entendu: voilà de jeunes Français partis en Suisse pour gagner rapidement de l’argent. Les habitants de l’aire d’accueil se sont indignés de cette image, d’où leur méfiance envers les journalistes.
Selon lui, il ne s’agit pas seulement d’argent, mais aussi de liberté.
Des débuts dans la forêt
Roger Belot est considéré comme l'instigateur des lieux. Le maire des Fourgs nous reçoit au premier étage de la mairie. Aux murs, des cartes et des images satellites montrant rivières, forêts et pâturages. Les Fourgs, c'est aussi une station de sports d’hiver, connue pour le ski de fond. «Quand il y a de la neige», glisse l'élu.
La proximité avec la Suisse a toujours marqué le village. Autrefois, raconte-t-il en riant, certains agriculteurs déplaçaient leurs clôtures jusque sur le territoire voisin, ce qui finissait parfois en «bagarres». Depuis des décennies, les habitants des Fourgs travaillent pour des entreprises helvétiques, notamment dans l’horlogerie ou la fabrication de boîtes à musique.
Avec les accords bilatéraux et la libre circulation, l’accès au marché du travail s’est ouvert. Cela a attiré davantage de Français issus de «régions structurellement fragiles où il est devenu presque impossible de trouver du travail», explique Roger Belot. Aujourd’hui, environ la moitié des habitants de la localité ont un statut de frontalier.
Mais cette évolution a des conséquences. En quelques années, la population a grimpé d’environ 1100 à plus de 1450 personnes. Les prix du foncier et des loyers ont augmenté de 20%. «Nous n’avons presque plus de logements disponibles». Pour tenter d’endiguer le phénomène, la commune a augmenté de 40% les taxes sur les résidences secondaires. L’objectif: encourager la vente des maisons de vacances afin qu’elles soient occupées toute l’année.
Mais cela ne suffit pas. Il y a trois ou quatre ans, les premiers frontaliers vivant en camping-car sont apparus. Ils campaient d’abord dans la forêt, puis sur un terrain privé, avant de s’installer sur le parking du centre de ski de fond. Une dizaine de camions aménagés et de caravanes y ont stationné.
Roger Belot a alors été le premier maire à créer une zone officielle pour les camping-cars: un terrain d’environ 150 mètres sur 70, recouvert de gravier, équipé de branchements électriques et de quelques jeunes arbres fraîchement plantés. Les amateurs de romantisme de camping risquent d’être déçus. L’endroit peut accueillir douze camions aménagés – pas un de plus. «Il faut que cela reste supportable», insiste-t-il.
Failli y laisser son mandat
Mais dans le village, certains estiment déjà que la limite est atteinte. L’aménagement de cette aire pour frontaliers a failli coûter son poste au maire. Lors des élections municipales de mars, Roger Belot n’a été réélu que de justesse avec 51,81% des voix. Sa liste a obtenu 358 suffrages contre 333 pour ses opposants. Ceux-ci réclamaient un référendum sur l’aire de stationnement et sa suppression. Mais pour le maire, ce n'est pas envisageable «sinon les camping-cars retourneront simplement dans la forêt. Et nous ne saurons pas où ils évacuent leurs eaux usées ni leurs déchets». C’est son principal argument.
Par ailleurs, Les Fourgs s’est accordé avec d’autres communes de la ceinture frontalière jurassienne pour créer, dans les dix prochaines années, des hébergements destinés à 15 000 frontaliers supplémentaires. Certaines communes construisent des tiny houses, Les Fourgs mise sur le modèle du véhicule aménagé. «Les autres devront aussi s’y mettre», estime le maire.
Dans le même temps, il veut garder le contrôle sur cette évolution: «On ne veut pas que ça grandisse encore plus vite». Aujourd’hui, un emplacement coûte 200 euros par mois et par véhicule.
Le septuagénaire prend la défense des jeunes installés sur l’aire. Beaucoup poursuivent un projet de long terme: financer un tour du monde, construire leur maison, progresser professionnellement.
Ou, comme le disent les trois principaux intéressés: «Nous ne sommes pas des sauvages».
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
