Pourquoi ces deux Suisses voulaient protéger un général SS
Début août 1947, le pédagogue suisse Max Husmann écrivit une longue lettre au général américain Telford Taylor. Ce dernier était alors procureur en chef pour les Etats-Unis lors des procès de Nuremberg intentés depuis 1945 contre les responsables du Troisième Reich. Husmann demanda à l’Américain de renoncer à poursuivre Karl Wolff en justice:
Max Husmann faisait référence à l’opération Sunrise: les négociations secrètes menées en mars 1945 à Ascona qui aboutirent à la capitulation précoce des forces armées allemandes dans le nord de l’Italie le 2 mai 1945.
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L’opération Sunrise à Ascona en 1945
Au printemps 1945, des négociations secrètes furent menées à Ascona en vue d’une capitulation anticipée des forces armées allemandes dans le nord de l’Italie. Pour la première fois depuis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, des représentants de haut rang du Troisième Reich et des Alliés se réunirent autour d’une table de négociation. La rencontre entre le général de la Waffen-SS Karl Wolff et les généraux alliés Lyman Lemnitzer (Etats-Unis) et Terence Airey (Royaume-Uni) avait été orchestrée par les services de renseignement suisses et étasuniens.
Max Husmann joua un rôle clé dans ce rapprochement. Fondateur de l’internat Montana sur les hauteurs du lac de Zoug, Husmann mit en relation les SS stationnés en Italie avec l’officier de renseignement suisse Max Waibel. Mais comment un pédagogue suisse s’est-il retrouvé à jouer l’entremetteur entre le plus haut gradé SS d’Italie et les Alliés?
Automne 1944. Réalisant que la guerre est définitivement perdue pour les Allemands, le général SS Karl Wolff commence à se chercher une porte de sortie personnelle. Il a alors sous son autorité l’ensemble des forces SS et de police, la Gestapo, toutes les formations de lutte contre les partisans, ainsi que les troupes auxiliaires de la république fasciste de Salò établie par Mussolini. Il occupe par conséquent un poste trop en vue au sein du Reich pour agir en personne. Au travers d’intermédiaires comme le baron italien Luigi Parrilli, il sonde le terrain pour déterminer s’il serait possible de prendre contact avec les services secrets américains, l’Office of Strategic Services (OSS), dont le siège est établi à Berne depuis 1942.
Max Husmann, Luigi Parrilli et le général Wolff
Entre en scène Max Husmann. Le baron Parrilli le contacte en février 1945 car son neveu avait fréquenté l’internat Montana. Le pédagogue connaît Max Waibel pour avoir échangé régulièrement avec lui durant quelques années. Dans sa fonction d’officier de renseignement, ce dernier entretient des relations avec Allen Dulles, directeur de l’OSS. Le lien entre Karl Wolff et les Alliés occidentaux est alors établi. Le rôle de Max Husmann ne s’arrête pourtant pas là. Au contraire: l’intermédiaire mineur finit par exercer une influence majeure dans les négociations. En plus de mener des discussions préparatoires avec deux officiers SS de haut rang à Lugano, le directeur d’internat accompagne Wolff lors de sa première rencontre avec Allen Dulles, le 8 mars 1945 à Zurich.
Il profite du trajet depuis la frontière sud de la Suisse pour expliquer la situation au général SS et le préparer à son entretien avec le chef du renseignement américain. Dans son ouvrage Operation Sunrise ‒ 1945 Kapitulation in Norditalien («Opération Sunrise – 1945 Capitulation en Italie du Nord») rédigé en 1946, Max Waibel révèle qu’Husmann exerça une influence déterminante sur Karl Wolff durant ce voyage, rendant possibles les négociations subséquentes.
La reddition des forces armées allemandes en Italie finit par être signée le 29 avril 1945 à Caserta, près de Naples, et entra en vigueur le 2 mai, soit six jours avant la capitulation officielle du Troisième Reich. L’opération Sunrise sauva de nombreuses vies humaines et préserva de la destruction une grande partie de l’infrastructure du nord de l’Italie, laquelle avait été ordonnée par Adolf Hitler le 19 mars 1945 dans son «ordre Néron» (politique de la terre brûlée).
Des liens maintenus après-guerre
La capitulation allemande en Italie du Nord embellit le bilan en demi-teinte d’Allen Dulles à la tête de l’OSS. Cette étape géostratégique importante pour les Alliés occidentaux fut un facteur dans sa nomination au poste de directeur de la CIA, l’organisation qui succéda à l’OSS, en 1953.
Néanmoins, elle permit aussi aux membres de la SS impliqués de tirer leur épingle du jeu. Ceux-ci furent de facto protégés par les Etats-Unis contre toute poursuite pénale afin de garantir leur silence au sujet de l’opération Sunrise. Les détails des négociations auraient mis à rude épreuve les relations déjà très fragiles entre les Alliés occidentaux et l’Union soviétique.
Au Tessin, les Etats-Unis et le Royaume-Uni avaient en effet enfreint l’accord conclu par les Alliés stipulant que seule une capitulation totale et inconditionnelle serait acceptée. L’entente négociée avec les SS contrevenait par ailleurs à la position officiellement défendue par les Alliés selon laquelle la Schutzstaffel constituait une organisation criminelle. Une telle révélation aurait sérieusement compromis la crédibilité des Alliés occidentaux.
En dépit de tous ces risques, y compris pour les Suisses qui avaient agi à titre privé, Etasuniens et Britanniques étaient parvenus à obtenir une capitulation partielle. Celle-ci leur avait permis de prendre l’ascendant en Méditerranée, une région où se manifestaient les premiers signes de la guerre froide à venir.
L’affaire servant les intérêts des Alliés occidentaux, Karl Wolff ne fut guère inquiété par la justice d’après-guerre, alors même qu’il fut la main droite du Reichsführer-SS Heinrich Himmler durant de longues années avant d’être envoyé en Italie. Il fut certes interné par les Alliés jusqu’en 1947, mais uniquement en qualité d’informateur et de témoin, et non d’accusé. C’est à ce titre qu’en 1946, il comparut aux procès de Nuremberg contre le régime nazi afin d’expliquer la structure et le fonctionnement de la SS.
Karl Wolff ne fut rattrapé par son passé qu’en 1964, lorsqu’un tribunal allemand le condamna à 15 ans de réclusion pour sa complicité dans le meurtre de 300 000 juives et juifs à Treblinka. Le fait que Wolff fut libéré de prison dès 1969 pour raisons de santé cadre avec le traitement typiquement accordé aux criminels nazis en République fédérale d’Allemagne.
Au total, Karl Wolff passa tout juste dix ans derrière les barreaux. Durant les années 1940 en particulier, il put compter sur le soutien indéfectible de Max Husmann. Dans une lettre datée de fin août 1947, ce dernier confia à Alfred Zehnder, chef de la Division des affaires politiques du Département politique fédéral, que la «situation tragique» de l’Allemand ne cessait de le préoccuper. Le pédagogue suisse fit tout ce qui était en son pouvoir pour aider son ancien partenaire de négociation. Ainsi, le 16 septembre 1947, il alla jusqu’à proposer au conseiller fédéral Karl Kobelt, chef du Département militaire, de constituer une commission «composée d’un délégué du Conseil fédéral, d’un délégué du Département militaire et d’un historien».
Ces personnes auraient eu pour tâche de réunir la documentation disponible au sujet de la capitulation et «dans la mesure du possible, de s’entretenir personnellement avec les parties impliquées». Kobelt balaya cette possibilité quelques semaines plus tard:
Le conseiller fédéral indique que son intention n’est pas de remettre en question les mérites du général SS quant à la capitulation conclue en Italie du Nord, mais que «la politique de neutralité de notre pays nous interdit d’entreprendre une telle démarche».
Max Husmann, un «sale juif» pour la Confédération
Dans l’immédiat après-guerre, Karl Wolff bénéficia surtout de la protection efficace du chef de l’OSS Allen Dulles. Il existait toutefois au sein des Alliés des factions déterminées à traduire l’Allemand en justice et qui firent d’ailleurs plusieurs tentatives en ce sens. Voilà sans doute ce qui ne cessait de préoccuper Max Husmann, infatigable défenseur de Wolff depuis 1945, au point de mener l’affaire jusqu’au Conseil fédéral. Dans sa correspondance, le Suisse insiste systématiquement sur le fait que l’on avait fait des promesses à l’Allemand durant l’opération Sunrise. Lui et Max Waibel, foi de Suisses, auraient garanti «que les Anglo-Saxons tiendraient leur promesse, même en l’absence d’accord écrit», écrivit-il par exemple à Telford Taylor.
Quand bien même Husmann ne précisât jamais ce qui avait été assuré, la «promesse d’un traitement loyal et d’une éventuelle collaboration au sein de la nouvelle Allemagne», pour reprendre les mots qu’il adressa à Taylor, sous-entend qu’il devait s’agir d’une protection contre des poursuites pénales.
Max Waibel et surtout Max Husmann se sentaient moralement liés par cette parole donnée à Karl Wolff. A leurs yeux, la respecter était une «question de conscience». Husmann alla jusqu’à proposer à Taylor de guérir l’ancien général SS de ses convictions nazies:
Néanmoins, s’agissait-il ici uniquement d’un devoir moral de tenir parole?
Max Husmann était originaire de Proskurov, en Ukraine. En 1899, il émigra en Suisse avec sa famille et obtint la nationalité en 1919. Une fiche du Ministère public de la Confédération porte la mention «Sale juif, politiquement douteux». Le suspectant d’être germanophile, les autorités le calomnièrent en le présentant comme un individu qui «trahirait la Suisse, sa patrie actuelle, à tout moment s’il pouvait en tirer un bénéfice». La capitulation des formations allemandes dans le nord de l’Italie valut ensuite à Husmann d’être salué comme un «artisan de la paix».
Ce fut notamment le cas dans la Weltwoche qui, le 8 juin 1945, relata en détail les négociations et insista sur le rôle prépondérant joué par le pédagogue. L’hebdomadaire souligna que Husmann était parvenu à «débarrasser le général Wolff de ses dangereuses illusions qui, comme à tant d’autres Allemands occupant des postes clés, lui faisaient croire qu’il était tout de même encore possible de nouer une collaboration entre Anglo-Saxons et Allemands contre les Russes.» Nul doute que de tels écrits lui procurèrent une grande satisfaction.
Une condamnation de Karl Wolff aurait cependant entaché l’image positive de Max Husmann en tant que médiateur humanitaire suisse et patriote loyal. Soucieux de préserver sa réputation, Husmann accordait probablement beaucoup d’importance à ce que l’ancien général SS soit perçu dans l’opinion publique comme un négociateur moralement irréprochable plutôt que comme un criminel de guerre condamné.
En 1948, dans le cadre du processus de dénazification, Karl Wolff fut condamné à cinq années de prison pour avoir appartenu à une organisation criminelle, la SS. Lors de son procès, ce fut une fois de plus Max Husmann qui témoigna en faveur de l’accusé. En 1949, la condamnation fut réduite à quatre ans à l’issue d’une révision, et Wolff fut libéré puisqu’il avait déjà purgé cette peine dans des camps d’internement. L’ancien général SS était un homme libre.
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