Ces traîtres à la Suisse auraient en fait été «justes et clairvoyants»
Leurs histoires rappellent celles des films d’espionnage. En apparence, Silvio Baccalà menait une vie de jardinier tout à fait ordinaire à Brissago (TI). Le jour, il travaillait dans un hôtel et entretenait avec soin les espaces extérieurs. Mais dès la nuit tombée, Baccalà traversait la frontière vers l’Italie voisine pour guider des résistants italiens à travers les montagnes. Beaucoup d’entre eux ne connaissaient pas le terrain et se réjouissaient de pouvoir compter sur ce jardinier suisse pour les conduire dans la région.
C’était en septembre 1943 que différents groupes de résistance s’étaient formés dans l’Ossola contre l’occupation fasciste. Peu auparavant, l’Italie avait conclu un armistice avec les Alliés. L’Allemagne réagit immédiatement en occupant le pays.
Des partisans opéraient dans plusieurs régions d’Italie. Mais dans la zone alpine autour de la petite ville de Domodossola, les combattants de la résistance réussirent brièvement à libérer le territoire: à l’automne 1944, ils proclamèrent la République partisane de l’Ossola.
La République d’Ossola: 40 jours de liberté
En septembre 1944, plusieurs groupes de partisans réussirent à chasser de la région de l’Ossola les forces d’occupation allemandes et leurs alliés fascistes. Leurs objectifs politiques étaient extrêmement hétérogènes. Des groupes communistes, démocrates-chrétiens, mais aussi monarchistes combattaient l’occupation. Plus de 70% des partisans n’étaient pas originaires de la région.
Pendant quarante jours, la République libre de l’Ossola exista. Durant cette brève période, le gouvernement démocratique provisoire remit en place le service postal, réorganisa l’école et introduisit l’égalité politique entre les femmes et les hommes.
La région autour de la petite ville de Domodossola revêtait une importance stratégique: le tunnel du Simplon permettait le transport entre l’Allemagne et l’Italie de marchandises de guerre essentielles, comme le charbon, l’acier ou des machines. La zone abrite en outre près de cinquante centrales hydroélectriques qui alimentaient en électricité l’industrie et la production d’armement du nord de l’Italie.
A la mi-octobre, les troupes allemandes reconquirent le territoire à la faveur d’une contre-offensive massive. Dix mille personnes prirent la fuite vers la Suisse. Deux tiers des partisans avaient été tués, capturés ou avaient eux aussi fui.
Ce succès est d’autant plus remarquable que les partisans n’agissaient pas de manière unifiée, mais étaient organisés en différents groupes. Ils étaient en outre mal équipés. Beaucoup ne disposaient que de couteaux ou de leurs mains nues. A peine un tiers possédait des armes à feu. La situation était toute différente du côté des occupants: la Wehrmacht et ses alliés fascistes combattaient avec un armement nettement supérieur.
Le soutien venu du Tessin était donc crucial pour les partisans de l’Ossola. Dans l’ouvrage qui vient de paraître, «Kampfzone Ossola», les historiens Raphael Rues et Andrej Abplanalp montrent l’intensité des échanges entre la Suisse et la République partisane. Les cantons du Tessin et du Valais, le long des frontières desquelles s’étend la région de l’Ossola, ont été pour de nombreux résistants une véritable planche de salut.
La population tessinoise fournissait notamment aux résistants des vêtements, de la nourriture ou de l’argent. La presse locale parlait d’eux avec bienveillance et l’Eglise soutenait également leur cause. Pour certains Tessinois et Tessinoises, cela ne suffisait pas. Comme le jardinier Silvio Baccalà, ils participèrent activement à la résistance.
Hommage dans le nord de l'Italie, amende en Suisse
Le Conseil national doit débattre de leur engagement à la mi-mars. Une initiative parlementaire vise à réhabiliter les volontaires qui, durant la Seconde Guerre mondiale, ont participé à la Résistance française ou à la Resistenza italienne. Pendant longtemps, ils ont été considérés comme des traîtres à la Suisse. Lorsqu’ils étaient arrêtés par les autorités suisses, la justice militaire les punissait pour leur soutien. Depuis 1927, la Suisse interdit en effet de participer à un «service militaire étranger».
Jusqu’à aujourd’hui, ces condamnations n’ont pas été annulées. Cela pourrait toutefois changer: la Commission des affaires juridiques du Conseil national soumet au Parlement un projet de loi visant à réhabiliter ces volontaires. Car, vu d’aujourd’hui, leur engagement en faveur de la liberté et de la démocratie apparaît «juste et clairvoyant».
Lors de leurs missions pour les partisans italiens, les volontaires risquaient souvent leur vie. C’est le cas, par exemple, de Vincenzo Martinetti. Le père de la chanteuse tessinoise de variétés Nella Martinetti combattit dans l’Ossola au sein du groupe partisan «Divisione Piave». Il occupait un rôle important en organisant la contrebande de matériel et d’armes à travers la frontière. Après la guerre, les partisans de la région de l’Ossola lui décernèrent une distinction pour son engagement. En Suisse, en revanche, il fut condamné pour violation de la neutralité: une amende et quatre mois de prison avec sursis.
La région autour de Locarno jouait un rôle central dans la contrebande d’armes. Les livraisons pouvaient être acheminées relativement facilement à travers la frontière, écrivent les deux historiens. Dans leur livre, ils notent:
Une partie du matériel fut même transportée par les volontaires à bord du chemin de fer des Centovalli, de Locarno à Domodossola. Il arrivait aussi que des partisans se rendent eux-mêmes en Suisse pour récupérer des marchandises. Dans ce contexte, les îles de Brissago jouaient un rôle important: elles servaient de point de transbordement relativement sûr et peu contrôlé.
Deux sœurs font passer des messages à travers la frontière
Des femmes suisses participaient également à la résistance. C’est le cas de Gabriella Antognini, une communiste de Locarno. Avec sa sœur Maria, elle cachait notamment des partisans et transmettait des messages entre les combattants de l’Ossola et la Suisse. En 1945, cela lui valut une peine d’une semaine de prison: les autorités suisses l’avaient arrêtée lors d’un passage illégal de la frontière alors qu’elle transportait des messages compromettants. Après la guerre, Gabriella Antognini resta active politiquement. En 1971, elle devint la première femme à siéger au conseil communal de Locarno.
La population tessinoise n’était pas la seule à soutenir les partisans. Le Valais leur apportait également son aide. Lorsque la Wehrmacht et ses alliés reprirent la République partisane de l’Ossola au terme d’une vaste contre-offensive, après quarante jours d’existence, la plupart des résistants se réfugièrent en Suisse. Les recherches estiment qu’environ 3500 partisans et jusqu’à 10 000 réfugiés franchirent la frontière suisse pour se mettre en sécurité.
Cela fut rendu possible par certains responsables politiques cantonaux, mais aussi par une directive alors récemment adoptée par le commandement de l’armée suisse, autorisant l’entrée de certains «soldats étrangers», à condition qu’ils ne soient pas criminels. Malgré cela, les politiciens cantonaux se seraient aventurés «sur un terrain juridique et politique très fragile», écrivent les historiens Raphael Rues et Andrej Abplanalp. Parmi eux figuraient le conseiller national Karl Dellberg de Brigue, le conseiller d’Etat tessinois Guglielmo Canevascini et le président de la commune de Locarno, Biovan-Battista Rusca.
Afin de ne pas remettre en cause la neutralité suisse, ils expliquaient au gouvernement fédéral que les réfugiés étaient victimes de persécutions politiques et se trouvaient dans une situation d’urgence humanitaire. Les historiens écrivent à ce sujet:
Les partisans bénéficiaient aussi du soutien — mais parfois aussi de la pression — de la population cantonale. L’Eglise et la Croix-Rouge suisse s’engagèrent également pour l’accueil de ces résistants réfugiés, parfois blessés.
Une Suisse contradictoire
Sans la possibilité de se réfugier dans ce havre de sécurité de l’autre côté de la zone de combat, les partisans auraient été condamnés à mort s’ils avaient été capturés par les soldats de la Wehrmacht. Mais cette situation montre aussi les contradictions de la politique frontalière suisse de l’époque. Des réfugiés juifs étaient refoulés à la frontière tessinoise. Beaucoup n’ont ainsi pas pu se mettre à l’abri et furent déportés par les nazis à Auschwitz. Parmi eux figuraient aussi des enfants, comme la jeune Liliana Segre, âgée de 13 ans. Elle est aujourd’hui l’une des principales témoins de la Shoah en Italie.
Après leur fuite, presque tous les partisans furent internés dans des camps de travail en Suisse alémanique. Ceux qui avaient un passé communiste furent envoyés dans des régions particulièrement isolées. Les conditions n’étaient faciles pour personne. Même en hiver, ces résistants, souvent affaiblis et marqués par les combats, devaient vivre dans des baraquements mal isolés. La plupart du temps sans chauffage. La nourriture était également très limitée. Malgré cela, ils devaient accomplir des travaux physiquement pénibles, dans l’agriculture, la construction de routes ou le déblaiement des avalanches.
Beaucoup de partisans s’échappaient donc régulièrement de ces camps de travail. Tant qu’ils quittaient rapidement la Suisse, les autorités helvétiques toléraient plus ou moins ces fuites. De retour en Italie, ils pouvaient de nouveau compter sur des Tessinois et des Tessinoises qui les cachaient brièvement avant de les faire passer clandestinement de l’autre côté de la frontière, vers un nouveau groupe de partisans engagés dans la lutte contre le fascisme. (trad. hun)
