Le «roi des forêts suisses» est menacé
Ansgar Kahmen est professeur de botanique à l'Université de Bâle. Il dirige depuis plusieurs années un projet expérimental dans la forêt de Hölstein (BL), où il simule une sécheresse extrême pour en observer les effets sur le long terme et anticiper les changements à prévoir sur les autres forêts suisses. Or, cet été, son expérience a pris une tournure particulière, puisque le scénario qu'il simule habituellement s'est généralisé.
Dans la forêt d'Holstein, vous vouliez évaluer comment la forêt s'adaptait aux étés secs, mais vous avez été devancés par le changement climatique...
Ansgar Kahmen: Pas nécessairement. Nous pouvons utiliser ce site pour étudier de manière détaillée les effets des phénomènes auxquels nous assistons actuellement.
Qu'avez-vous découvert jusqu'à présent?
L’un des principaux enseignements est que le volume racinaire des arbres constitue l’une des caractéristiques essentielles qui les rendent vulnérables ou résistants à la sécheresse. Autrement dit: jusqu’à quelle profondeur leurs racines peuvent-elles s’enfoncer dans le sol et à quelle profondeur peuvent-ils puiser de l’eau?
Vous avez installé un toit au-dessus de votre forêt expérimentale en 2022, afin que seule la moitié de l’eau de pluie n'atteigne le sol durant l’été. Pourquoi?
L’idée est de comprendre la biologie des différentes espèces d’arbres, tout en cherchant à savoir si les arbres sont capables de s’adapter, dans une certaine mesure, aux changements climatiques.
Ces dernières années, la comparaison a cependant très bien fonctionné. Nous avons observé que les arbres adaptent leur biomasse aérienne en réduisant le nombre de feuilles par arbre, et donc, concrètement, le volume de leur couronne.
Avez-vous pu déterminer si les jeunes hêtres développent des racines plus profondes que les vieux?
Nous avons étudié cette question dans le cadre d’une autre expérience. Nous avons planté des hêtres de différents génotypes européens sur trois sites en Suisse à Gempen (SO), dans la forêt de la Hard à Muttenz (BL), et dans le canton de Zoug. Nous avons constaté que les différents hêtres venus d’Europe et plantés sur un même site se comportaient tous de manière relativement similaire: quelle que soit leur provenance, ils développent des racines plus profondes lorsqu’on les plante dans un endroit sec. Ces adaptations à un climat plus sec ne sont cependant possibles que dans des limites déterminées génétiquement.
Le hêtre ne représente-t-il pas environ 70% de nos forêts?
En réalité, le hêtre est ce que l’on appelle l’essence climacique. Si nous n’intervenions pas dans la forêt, dans les conditions climatiques qui ont prévalu au cours des derniers siècles, le hêtre dominerait naturellement.
Allons-nous perdre la moitié de nos forêts au cours des prochaines années?
C’est toujours difficile à quantifier. Il est important de préciser que nos forêts ne disparaîtront pas, car il existe aussi des forêts dans les régions sèches. On en trouve en Californie, dans le bassin méditerranéen, et même en Australie, où poussent des forêts d’eucalyptus. En Suisse, la forêt va profondément se transformer. Or, le hêtre s’accommode mal de ces nouvelles conditions. Il ne meurt pas immédiatement, comme nous le savons depuis les étés caniculaires de 2018 et 2019, mais de nombreux arbres ne pourront probablement pas se remettre du dépérissement de leur couronne.
Vous avez déclaré dans le magazine de l’Université de Bâle que l’année 2026 constituait une rupture pour la forêt. Pourquoi?
Nous pensions déjà que l’année 2018 avait été extrême.
Il ne s’agit pas de perturbations isolées: les conditions écologiques qui encadrent la nature évoluent à toute vitesse. De nombreuses espèces présentes dans nos forêts ne sont plus adaptées au climat actuel. Nos forêts sont aussi gérées par la sylviculture. Les forestiers doivent donc se demander ce qu'il faudrait planter ou favoriser. Les arbres plantés doivent s’intégrer dans l’équilibre écologique, mais ils doivent aussi être capables de supporter, dans 100 ans, un climat encore plus chaud et plus sec.
Les forestiers doivent-ils aborder cette transformation de manière plus radicale qu’ils ne l’ont fait au cours des deux dernières décennies?
Malgré l’intensité des événements, il est important de réagir avec discernement et de prendre en compte tous les intérêts. Mais oui, nous devons prendre soin de la forêt. Les acteurs de la sylviculture doivent s’asseoir autour d’une table avec les climatologues et définir quelles seront les conditions futures pour les forêts. Il faudra ensuite débloquer les moyens financiers correspondants. (btr/az)
