L’éclipse était un calvaire
Vidy, 18h12. Une file de plus de 500 mètres de long, gorgée de citadins mal organisés, donne des airs de concert de Taylor Swift au bord du Léman. Les Services industriels de Lausanne et la Société vaudoise d’astronomie ont eu la bonne idée d’offrir des lunettes aux retardataires, en vue du show qui s’apprête à démarrer au-dessus de nos têtes.
Aura-t-on droit à une mutinerie?
Aucun scoop ici. Sur le coup de 19h15, la lune va lentement s’interposer, sans bagarre ni lightshow, entre la Terre et le soleil. Très lentement. Plus lentement qu’une rasade de Reels sur Instagram, qu’un générique Netflix, qu’une séquence de but en finale de Coupe du monde. Un phénomène naturel suffisamment rare et annoncé pour créer de véritables émeutes devant les opticiens cette semaine, mais pas assez mis en scène ou maîtrisé par l’Homme pour entrer fermement dans la légende.
A Vidy, il y aura plusieurs centaines de déçus dans la file: «Nous n’avons que 300 paires à disposition, il faut partager», nous explique un des préposés, en sueur et intimidé par la nuée de Lausannois prêts à poireauter plus d’une heure sous le cagnard pour gratter une paire de lunettes à l’oeil, avec le même toupet que celui qui dort deux nuits devant une boutique Swatch pour une montre en plastique.
Oui, la nature a tout appris au capitalisme.
Nous étions dans cette file incongrue. Alors que, cette éclipse, on s’en fichait éperdument il y a encore quelques heures. Nous étions au moins aussi motivé que les autres. Au moins aussi étonné de s’observer défaillir sans ombre pour autre chose qu’un truc pour lequel on a payé trop cher. Au moins aussi angoissé à l’idée d’en sortir bredouille. Avant de recevoir, finally, et au bout de 90 longues minutes, le Graal.
Ça ressemble à des lunettes 3D, mais sans écran ni popcorn. Autour de nous, une dense marée d’humains aussi paumés que nous. Ça cherche la meilleur place, sans vraiment savoir comment le soleil va se mouvoir. Pas de sécurité, pas de stand de saucisses, ni de DJ. Pas de top départ ni d’apothéose. Au loin, une guinguette prise d’assaut plus qu’hier et demain. Juste nous tous et le ciel, comme des poètes, des romantiques ou des dépressifs qui s’ignorent (encore).
Suspense, zéro. La lune ne va pas rater sa cible. Le soleil ne se rebellera pas. Pas le moindre scandale à l’horizon. TMZ ne va pas en faire ses choux gras. Même le selfie avec le Roi privé de sa lumière est prohibé, sous peine d’un méchant brûlage d’objectif. Pire encore: tout le monde peut assister au spectacle. Un peu chiant, non?
Ce mercredi, il nous fallait être patient et se contenter de contempler ce que les éléments avaient à nous offrir. Humble et passif. Tout le contraire de TikTok.
«C’est tout?» Oui, c’est tout, Madame. Vous pouvez remballer les gosses et le piquenique. Et laisser les rêveurs, parce qu’il y en avait un paquet, succomber au charme sibyllin de cette éclipse totale qui ne reviendra pas avant 2081. Même les Rolling Stones ou Madonna se montrent plus souvent que ça.
Peut-être fallait-il quitter la foule et le bitume pour en profiter pleinement. Hisser nos empressements en montagne ou sur le toit d’un immeuble. Seul. Ou simplement bien accompagné.
A notre gauche, un jeune homme. Lunettes sur le pif et écouteurs dans les tympans. Immobile. La nez en l’air et les bras dans le dos, comme un retraité qui observe, fasciné, les ouvriers s’activer sur un chantier. On décide de l’imiter. Sans surprise, on lance du Radiohead. A un volume plus élevé que le brouhaha des rives et des notifications du smartphone. Pour finir par se laisser envahir par un vertige inédit. Un doux calvaire qui se mérite.
Pendant une poignée de minutes, la petite facétie de la lune, devant le soleil et face à un public plus dense et populaire que celui de Taylor Swift, se transformera en tube planétaire. En blockbuster qui se passe de bande-annonce et même d’acteur. Et on se dit qu’on a foutrement bien fait de défier ce satané ricanement du citadin persuadé qu’il a déjà tout vu.
Pour une fois qu’on lève les yeux au ciel pour une bonne raison. Merci. On remet ça quand vous voulez.
