Les Suisses ont placé la sécurité avant la neutralité
A plus de 70%, les Suisses ont considéré que leur sécurité passait par le rejet de l’initiative «Pour une neutralité perpétuelle et armée» lancée par Pro-Suisse, une officine de l’UDC. Car l’enjeu de cette votation était bien la sécurité du pays. Le peuple et la totalité des cantons ont estimé que cette dernière serait mieux garantie par l’actuelle doctrine en matière de défense.
La Suisse a choisi son camp
A l’«Alleingang», les Suisses ont préféré la voie tracée par le Conseil fédéral depuis la chute du mur de Berlin, qui œuvre à l’intégration de l’armée suisse dans un système de défense européen, dont la plupart des parties prenantes sont membres de l’Otan.
Cette intégration est précisément ce qu’entendait combattre Christoph Blocher, pour qui la défaite est cinglante. La voie solitaire proposée dans cette initiative était un mirage, comme toute voie solitaire. Le souverain n’a pas seulement tordu le cou à ce mirage, il a indiqué dans quel camp il se range, le camp occidental, n’en déplaise aux pro-Russes et anti-impérialistes, dont tout ou partie d’entre eux faisaient cause commune dans le sillage de cette initiative.
L'initiative aurait été inapplicable
Il y avait bien sûr des citoyens qui, tout en étant attachés à la défense de l’Occident démocratique, ne pensaient pas moins nécessaire de sanctuariser la neutralité. Sur le papier si l’on peut dire, ils avaient raison: la neutralité protège. Sauf que, même acceptée, cette initiative aurait été inapplicable et inappliquée, tant la sécurité, notion existentielle s'imposant à toutes les autres, suppose, aujourd’hui, de coopérer avec des pays partenaires et amis.
La neutralité dans tout ça? Il faut l’admettre, elle n'a plus le lustre d'antan. Certes, grâce à elle, rien n’oblige la Suisse à entrer dans un conflit dont elle ne souhaiterait pas être l’un des acteurs. Pour autant, il n’y a plus grand-chose de neutre dans l’architecture de défense de la Confédération.
Plus la victoire du chef de l'armée que celle de Cassis
On présente le rejet massif de l’initiative de Pro-Suisse comme une victoire du chef du Département fédéral des affaires étrangères, Ignazio Cassis. Si ses arguments ont pu convaincre, il s’agit davantage, à notre sens, d’une victoire des militaires et de leur patron, Benedikt Roos, bien que ce dernier n’ait pas pris officiellement position sur cet objet de votation, devoir de réserve oblige. Il n'empêche: l'armée suisse est résolument dans une dynamique de coopération internationale, bien loin de la vision isolationniste. Le scandale du F-35 n’aura en tout cas pas interféré dans le vote des Suisses. Le jeu était, il est vrai, à somme nulle, le Département de la défense comme l’UDC étant favorables à l’avion de combat américain.
L'«exception» tessinoise, comme en 1992
Le faible «non» du Tessin, 51,7%, peut s’expliquer par la situation territoriale du canton italophone. Coupés du reste de la Suisse par les Alpes, les Tessinois ont fait vibrer, différemment que dans le reste du pays, leur fibre existentielle. A près de 50%, une minorité a voté «oui» à une neutralité supposément renforcée la protégeant des périls mieux que le statu quo à ses yeux. Ce résultat est sans doute à rapprocher de celui de 1992 sur l’Espace économique européen: de tous les cantons latins, le Tessin était le seul à avoir dit «non», à plus de 61%.
De bon augure pour les Bilatérales III?
Ce souvenir européen nous fournit une transition entre le passé et l’avenir proche: le «non» unanime et très clair à la neutralité «blochérienne» va donner des envies de revanche à l’UDC en vue de la votation sur les Bilatérales III. Le Conseil fédéral peut envisager le futur résultat avec un optimisme mesuré: si les Suisses font preuve de tant de réalisme sur la neutralité, peut-être en restera-t-il assez pour le paquet d’accords Suisse-UE.
