«La présomption d'innocence est complètement bafouée», dit Nicolas Feuz
Il est en route pour une cérémonie à Savatan, ce mardi, lorsque Nicolas Feuz décroche le combiné. Le procureur parle vite, avec passion et aussi, il l'admet, un peu «d'agacement». Si nous l’avons contacté, c’est pour aborder un message qu'il a posté quelques jours plus tôt sur la plateforme LinkedIn. Une longue publication qu’on devine - au moins en partie - liée aux événements de Crans-Montana.
L'importance du secret d'instruction
Même s’il ne cite pas nommément le drame ayant fait 40 morts et 116 blessés, le procureur du canton de Neuchâtel, qui s'apprête à quitter ses fonctions pour se consacrer à sa carrière d'écrivain, supplie avocats et journalistes de respecter le secret de l’instruction. Un secret fortement mis à mal, en effet, par les innombrables informations confidentielles relayées dans les médias, depuis le tragique incendie du jour de l'An.
«C'était un cri du cœur», admet le procureur auprès de watson.
Voit-il dans cette surenchère d'informations un moyen pour les journalistes suisses de se calquer sur le style des médias français, également très présents sur le drame valaisan? «Pas forcément. Depuis toujours, les médias suisses ont chacun des styles différents», nuance-t-il. «Les journalistes ont évidemment le devoir d'informer et de commenter. En revanche, ils ne sont ni procureurs ni juges.»
Le procureur neuchâtelois est notamment resté «pantois» devant la publication des déclarations des prévenus, le couple de propriétaires du bar Le Constellation, dans les journaux. Pour rappel, avocats et clients ont accès à ces auditions et aux différentes pièces du dossier - mais ils ont interdiction de les divulguer.
Outre le fait de constituer une infraction pénale passible d'une amende et de sanctions disciplinaires, ces «indiscrétions» peuvent aussi nécessiter que le Ministère public restreigne l'accès au dossier aux avocats et leur droit de participer aux actes de procédure.
Un autre cas, de lourdes conséquences
Même s'il tient à rappeler que, dans le cas de Crans-Montana, ces fuites ne sont pas forcément imputables aux avocats des familles des victimes, elles évoquent à Nicolas Feuz une affaire survenue dans son propre canton, il y a quelques années. Alors que l'enquête était en cours d'instruction, des informations sortaient régulièrement dans les médias.
«J'avais tiré la sonnette d'alarme et rappelé tout le monde à l'ordre, notamment les avocats des parties plaignantes», explique-t-il.
Dans le cas de Crans-Montana, Nicolas Feuz rappelle que plusieurs avocats de familles se sont déjà insurgés (non publiquement) de l'action médiatique de certains de leurs confrères, par crainte que cela ne desserve la cause de leurs clients.
D'où son appel à la prudence et à la retenue. Et, en particulier, à ce que s'arrête le procès du couple Moretti par anticipation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Sur ce point, Nicolas Feuz en profite pour rappeler un fait intéressant et peu connu: si, avant d'être reconnu coupable lors du jugement, un prévenu fait l'objet d'une campagne de presse accablante auprès du public, il pourrait bénéficier d'une réduction de peine.
Avant de raccrocher, nous lui demandons si, de mémoire de procureur, il a déjà assisté à un cas aussi complexe - mêlant de nombreuses victimes, proches, police, justice et médias.
Nicolas Feuz sait de quoi il parle: c'est un dossier qu'il connait sur le bout des ongles, puisque ces massacres ont fait de l'objet de son dernier roman.
«Les mêmes ingrédients sont réunis. A la seule différence qu'à l'époque, les conversations du public se cantonnaient au pub du coin. Aujourd'hui, elles se sont déplacées sur les réseaux sociaux. Et cela peut être extrêmement dommageable.»
