«C'était trop tôt pour un tel dessin»: Vigousse s’exprime sur Charlie Hebdo
Charlie Hebdo a publié un dessin montrant des personnes brûlées descendant les pistes de Crans-Montana avec comme titre:
Le dessin caricatural a été diffusé le jour des obsèques nationales et a choqué de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Béatrice Riand, autrice romande, et son mari Stéphane Riand, avocat ont dénoncé pénalement le dessin au ministère public valaisan. Peut-on caricaturer les événements comme celui de Crans-Montana? Si oui, faut-il prendre des précautions? Entretien avec Stéphane Babey, rédacteur en chef du journal satirique romand Vigousse.
Selon Béatrice Riand, le dessin de Charlie Hebdo «ne sert à rien» car il ne provoque pas de réflexion et il n'a pas de message, il met en scène les victimes et c'est tout, que pensez-vous de cet argument?
Dans l'absolu, on devrait admettre qu'un dessin n'a pas besoin d'amener à la réflexion. Toutefois, je suis d'accord avec l'analyse: ce dessin n'a pas vraiment de contenu.
J'ai cherché le sens derrière le dessin et on peut dire que si l'on va assez loin, au quinzième degré, on peut trouver une critique de la frénésie médiatique, mais je ne vois pas vraiment où Charlie Hebdo veut en venir, surtout avec ce titre.
On peut donc ne pas aimer le dessin, mais il n'y a rien qui contrevient à un principe absolu de la liberté d'expression. On peut trouver que cela n'a pas de sens, que c'est de mauvais goût, mais l'attaquer en justice est inutile selon moi.
Vous dites que vous n'avez pas trouvé de sens au dessin, peut-on imaginer qu'il a été créé dans le simple but de provoquer?
Oui, ici le but c'est la provocation et cela a toujours été la ligne de Charlie Hebdo. Avec la liberté d'expression, on a le droit de dire des choses, voire d'aller très loin, même dans les dessins.
On peut donc tout caricaturer, sans exception?
Oui, mais je pense que publier un dessin pareil en ce moment n'est pas très malin. Ce qui est problématique, c'est que cela heurte la sensibilité des gens.
Il faut aussi rappeler que cela nous touche énormément, c'est un événement qui nous est proche géographiquement, donc, on se sent concerné. Depuis Paris, on voit sans doute les choses différemment…
Vigousse publie des dessins d'autres caricaturistes, est-ce que vous l'auriez publié, celui-ci?
Non, je ne l'aurais pas fait, pas celui-ci. Ou alors, il aurait fallu attendre longtemps ou lui donner un titre différent qui lui donne un sens.
En tant que rédacteur en chef de Vigousse, est-ce que vous posez des limites ou des règles pour la publication des dessins de presse dans votre magazine?
Il y a toujours des discussions qui s'engagent avant la publication d'un dessin de presse sur un sujet aussi sensible. Actuellement, je ne vous cache pas que chez Vigousse, nous sommes en pleine réflexion. On a publié un seul dessin sur Crans-Montana et il est accompagné d'un article critique sur certains médias en recherche de sensations. C'est tout pour l'instant. Nous allons en publier d'autres vendredi.
Vous dites que vous en discutez au sein de la rédaction, mais concrètement, comment cela se passe-t-il? Vous débattez de ce qui peut être dessiné ou non?
Exactement. On s'est posé la question de dessiner le lieu du drame par exemple. Doit-on mettre en scène ce lieu?
On a trouvé qu'au niveau du timing, c'était trop tôt.
Si vous ne représentez pas le lieu, que pouvez-vous dessiner concernant cet événement?
Pour l'instant l'angle est sur la recherche des responsabilités, les propriétaires ou les autorités comme la commune. Ce sont des angles plus politiques qui sont tout à fait acceptables par tout le monde.
C'est donc plus opportun de dénoncer les autorités que de dessiner des victimes?
Tout à fait et le dessin satirique est fait pour ça. Je prends l'exemple des accidents de la route, nous n'allons pas faire des dessins de presse sur des cas particuliers, mais nous pouvons faire un dessin qui critiquerait la politique de la circulation. Il ne faut toutefois pas s'interdire des choses, il faut de temps en temps se laisser la possibilité d'aller plus loin.
Nous avons un curseur qui est placé plus bas. Nous comprenons ce qu'il y a derrière la démarche de Charlie Hebdo, mais nous ne le ferions pas à Vigousse.
Vous n'avez pas le même public non plus?
Exactement. Charlie Hebdo a un bassin de plusieurs millions de lecteurs, pour Vigousse, la position est très différente. Nous devons être plus généralistes dans les thématiques abordées. Notre mission est de faire rire, d'alerter et de faire réfléchir. Mais pour mener à bien cette mission, le journal doit aussi être économiquement viable.
Avez-vous déjà eu une remarque virulente pour un dessin?
Oui, la dernière en date concerne la CICAD (coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation) qui avait dénoncé un de nos dessins comme étant antisémite. Il y a une année, Trump était intronisé entouré du monde de la tech, nous avons choisi de faire notre une avec un dessin s’attaquant à ce que nous appelons «fascisme numérique».
La CICAD a publié sur Instagram cette couverture entourée de photos de tags de croix gammées en proclamant que les actes antisémites explosaient en Suisse.
Il n'y a pas eu dénonciation pénale?
Non, ils savaient qu'il n'y avait aucune chance de gagner, ce dessin n'était pas antisémite. Par contre, nous avons fait appel à un avocat pour que la CICAD retire notre couverture de sa publication. Nous avions conscience que c'était un dessin difficile, mais avec Elon Musk qui fait des saluts nazis, la référence à la Shoah nous semblait justifiée.
Vous avez fait du «Charlie Hebdo», c'est-à-dire un peu de provocation?
Non, je ne le pense pas. Nous ne poussons pas la provocation aussi loin. Ce que je peux reprocher à Charlie Hebdo, c'est qu'en testant les limites trop souvent, ils perdent en impact.
Sur ce point, on peut aussi signaler une différence entre la France qui a une tradition de satire et du clash politique plus forte que la Suisse, ce qui explique le ton moins violent de Vigousse.
