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Crans-Montana

Crans-Montana: «Le Valais est la mauvaise conscience de la Suisse»

«Ce qui est intéressant, c’est la manière dont ces clichés sont aussi repris de l’intérieur. C’est un jeu de miroirs.»
«Ce qui est intéressant, c’est la manière dont ces clichés sont aussi repris de l’intérieur. C’est un jeu de miroirs.»dr

«Le Valais sert de manœuvre de diversion»

Après le drame de Crans-Montana, le débat se détache peu à peu des victimes pour s'intéresser à de supposées «valaisanneries». L’historien spécialiste de la montagne Boris Previsic explique pourquoi le Valais est devenu un bouc émissaire servant à masquer les failles de la Suisse.
15.01.2026, 05:3515.01.2026, 07:07
Léonie Hagen / ch media

Deux semaines après la catastrophe de Crans-Montana, on parle moins des victimes que du Valais. On évoque le copinage, des «valaisanneries», dénoncées même par l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, pourtant elle-même née en Valais.

Boris Previsic est historien de la littérature et étudie depuis des décennies les représentations de soi et de l’autre dans l’espace alpin et en Europe. Il livre son regard sur ces questions.

Comment interprétez-vous les accusations qui ne cessent d'affluer du monde entier envers le Valais et ces commentaires de l'ex-conseillère fédérale?
Boris Previsic: La sortie de Micheline Calmy-Rey m’a surpris. J’aurais d’abord attendu d’une ancienne conseillère fédérale socialiste un message de solidarité nationale envers les victimes. Cette accusation de «valaisannerie» repose sur des préjugés.

Les autorités reconnaissent pourtant elles-mêmes ne pas avoir suffisamment contrôlé la protection incendie du Constellation. Peut-on vraiment nier toute forme de copinage en Valais?
Bien sûr que non. Il existe, comme ailleurs. Cela tient à la petite échelle dans les Alpes et à l’histoire du canton.

«Plus une région est périphérique, moins il y a de concurrence locale, et plus on reste entre soi»

On dépend alors d’un entrepreneuriat prêt à prendre certains risques, par exemple face aux fortes variations entre les saisons. On se coordonne plus facilement. Mais ce n’est pas un phénomène propre au Valais. Il suffit de penser aux affaires de construction douteuses dans le canton des Grisons.

Et pourtant, les clichés sur le Valais, fermé et gangrené par le copinage, ont la vie dure. Pourquoi?
Le Valais est l’un des plus grands cantons de Suisse en termes de superficie. Uri peut sembler tout aussi montagnard, mais il est bien plus petit et situé sur l’axe nord-sud du pays, presque comme un canton de transit. Le Valais, lui, conserve jusqu’à aujourd’hui une certaine unité culturelle, ce qui en fait un lieu idéal pour le reste de la Suisse pour y faire des projections.

Il est pourtant coupé en deux à cause de son histoire et de son bilinguisme.
Au-delà de la frontière linguistique, le Valais est avant tout catholique. L’ensemble du canton forme un seul diocèse, celui de Sion. Cela lui confère une cohérence culturelle qui, depuis la guerre du Sonderbund en 1847, est régulièrement réactivée comme image identitaire. Dans les Grisons, c’est différent, le canton est beaucoup plus divers, tant sur le plan linguistique que religieux, et se laisse moins facilement appréhender comme une entité homogène.

L’Eglise n’a-t-elle pas perdu de son importance, même en Valais?
Le catholicisme a malgré tout profondément marqué le canton.

«Même si l’on ne se définit plus comme croyant, on observe un certain fatalisme»

Quand quelque chose de grave arrive, c’est que cela devait arriver. Parce qu’une force supérieure – Dieu ou la montagne – en a décidé ainsi. Et soudain, plus personne n’est vraiment responsable.

Quel lien ce fatalisme valaisan entretient-il avec la Suisse dans son ensemble?
Le véritable tournant dans l’autodéfinition suisse est survenu après la Première Guerre mondiale, qui a failli déchirer le pays, puis avec la Défense spirituelle des années 1930, quand la Suisse a commencé à se définir par les Alpes. On a alors façonné la figure du fameux Homo alpinus de la Suisse primitive. Un montagnard, façonné par l’économie alpestre, résistant à une rude nature, mais qui lui est aussi soumis. L’Uranais, le Grison, le Valaisan.

Pourquoi le Valais est-il devenu une telle région de fantasmes?
Outre l’unité religieuse et cette exaltation nationale, un troisième facteur est décisif, le retard économique. A la fin du 19ᵉ siècle, le Valais était encore très largement agricole. Le tourisme ne s’y est réellement développé que plus d’un demi-siècle plus tard que dans d’autres régions alpines, comme l’Oberland bernois ou l’Engadine.

Mais le canton a ensuite été massivement industrialisé.
Là aussi, avec beaucoup de retard. Dans des cantons de montagne comme Glaris ou Saint-Gall, l’industrie existait déjà au début du 19ᵉ siècle. En Valais, elle n’a pris son essor qu’avec l’exploitation de la «houille blanche», l’électricité issue de la Grande Dixence et d’autres ouvrages records, dans les années 1960. Dix ans plus tard, une grande partie de la Suisse entamait déjà la désindustrialisation et le virage vers les services.

«D’un point de vue de l'histoire économique, le Valais est donc le canton le plus en retard du pays»

Cette image est encore entretenue aujourd’hui, des deux côtés.
Ce qui est intéressant, c’est la manière dont ces clichés sont aussi repris de l’intérieur. C’est un jeu de miroirs. Quand on entend cent fois que le Valais est comme ci ou comme ça, on finit par s’approprier ces images venues de l’extérieur. Peu importe alors que ce soient les «non-Valaisans» ou les Valaisans eux-mêmes qui les répètent.

La série à succès Tschugger joue précisément avec ces clichés. Pourquoi cet exotisme se vend-il si bien?
Parce qu’il permet de se dire, à soi et aux autres: «regardez, les Suisses ne sont pas seulement des maniaques du contrôle, coincés et tatillons». Nous portons aussi cette autre part en nous. Le côté sauvage et rebelle, trouble et fataliste, est externalisé suffisamment fort pour que l’on puisse s’y identifier, mais aussi s’en distancier en cas de besoin…

… comme lorsque survient une catastrophe.
Dès que la montagne, la coulée de boue, l’avalanche ou le flashover frappent, l’image exotique – dont on était pourtant un peu fier – bascule dans un stéréotype dont on ne veut plus rien savoir, les Valaisans et leurs «valaisanneries». Ce sont, au fond, des projections de psychologie sociale.

«Si l’image que la Suisse a d’elle-même a besoin de caricaturer ainsi une région, il faut alors se demander ce que cela dit du pays dans son ensemble.»

Que voulez-vous dire par-là?
Nous projetons sur les autres ce que nous refusons de voir en nous-mêmes.

Concrètement, les failles en matière de protection incendie au niveau fédéral?
Les Suisses savent très bien que ces lacunes existent. Collectivement, nous concluons que la catastrophe résulte d’un mélange typique de négligence administrative et d’enchevêtrements quasi mafieux, ce qui, à Crans-Montana, n’est pas entièrement faux. Mais, en même temps, nous savons que dans le reste du pays, les contrôles sont parfois encore plus rares.

«Le Valais incarne les zones d’ombre de la Suisse»

Quelles sont les conséquences de cette situation?
On ne parle pas des conditions qui ont rendu un tel drame possible. Des réalités économiques de la périphérie, de la pression financière énorme qui pousse, durant la courte et intense saison hivernale, à tout rentabiliser à tout prix pour survivre le reste de l’année. Combinée à la tendance générale, depuis quatre décennies, à privatiser les responsabilités. Cette situation est explosive.

Et avant, était-ce vraiment différent?
Rappelons-nous l’accident de la piscine couverte d’Uster en 1985. Le plafond en béton suspendu sous un toit plat s’était effondré sur le bassin.

«On croyait que les étriers en acier chromé étaient inoxydables, ce qui, dans un air chargé en chlore, s’était révélé faux. Cela a été une tragédie nationale»

Personne n’a expliqué cet accident par une prétendue spécificité des habitants de l’Oberland zurichois. On a interdit certains matériaux et renforcé les contrôles.

Aujourd’hui, les questions critiques sur la manière dont la protection incendie est gérée dans chaque région se multiplient dans toute la Suisse.
Davantage de contrôles, plus de sécurité, des indemnisations avant même que les responsabilités soient établies, tout cela coûte cher. Je ne suis pas certain que la classe politique suisse soit déjà prête à en assumer le prix.

Qu’est-ce qui l’en empêche?
Prenons l’exemple de Blatten. Là, les systèmes d’alerte précoce ont été décisifs pour éviter un grand nombre de morts. Et pourtant, le programme d’économies à venir prévoit de réduire la surveillance géologique en montagne. La réponse de la présidente de la Confédération l’an dernier a été de dire que c’était la pression budgétaire, qui touche tous les domaines, qui était responsable.

«Comme si la seule loi naturelle de la Suisse était le frein à l’endettement»

Cela ressemble justement à ce fatalisme que toute la Suisse reproche aujourd’hui au Valais.
Ce n’est pas une «valaisannerie», mais une manœuvre de diversion. Le moment est venu pour la politique d’assumer ses responsabilités. En tant que Suisse, et pas seulement en tant que Valais, nous devrions aujourd’hui nous tenir aux côtés des victimes de l’incendie et de leurs proches, et expliquer comment nous allons les aider de manière globale et mieux les protéger à l’avenir. Indépendamment de la question de savoir qui est juridiquement responsable de quoi.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

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source: sda / michael buholzer
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