Jamais l’euro n’avait autant rapporté face au franc
Les Suisses auraient, en théorie, toutes les raisons de placer leur épargne dans une banque européenne. Depuis jeudi, l’écart de taux entre la zone euro et la Suisse atteint 2,5 points de pourcentage. Du moins si l’on compare les taux directeurs de la Banque nationale suisse (BNS) et de la Banque centrale européenne (BCE). Jamais un tel écart n’avait été observé depuis l’introduction de la monnaie unique.
Durant les premières années fastes de l’euro, l’écart de taux en faveur de la nouvelle monnaie oscillait autour de 0,5 point de pourcentage. Avec la forte expansion de l’économie de la zone euro à cette époque, il a rapidement disparu.
Lors de la crise financière, à partir de 2007, puis de la crise de l’euro, dès 2010, le schéma habituel s’est temporairement inversé. Les taux directeurs de la Banque nationale suisse étaient alors supérieurs à ceux de la BCE.
Une longue histoire de taux d’intérêt
Mais la situation habituelle était, et reste, inverse. Bien avant la naissance de l’euro, les taux d’intérêt suisses étaient nettement inférieurs à ceux de tous les pays européens. Face au mark allemand, qui était alors une monnaie forte comparable au franc, l’écart atteignait généralement jusqu’à deux points de pourcentage en faveur de la devise allemande.
Pendant les années de crise de l’euro, les taux n’ont cessé de baisser jusqu’à devenir négatifs. La BCE a été contrainte de recourir aux taux négatifs pour stabiliser le système bancaire et financier européen et éviter l’effondrement de l’économie. La Banque nationale suisse lui a emboîté le pas, bon gré mal gré, afin d’empêcher une appréciation excessive du franc. Depuis, la BNS détient le record mondial des taux négatifs, avec -0,75%.
La suite est encore fraîche dans les mémoires: au printemps 2020, la pandémie de Covid a éclaté. Les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées. En février 2022, la Russie a envahi l’Ukraine. La forte hausse des prix des matières premières a accéléré les tendances inflationnistes déjà enclenchées pendant la pandémie.
L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en novembre 2024 n’a rien arrangé sur le front de l’inflation. Sa politique douanière agressive, sa rhétorique géopolitique offensive – notamment à propos du Groenland et du Canada – ainsi que la guerre contre l’Iran déclenchée en février de cette année ont propulsé les prix du pétrole à des niveaux jusqu’alors inimaginables.
L’écart de taux entre l’euro et le franc atteint donc désormais un niveau record. La raison n’est certes pas nouvelle, mais elle a rarement été aussi manifeste. Dans son communiqué consacré à sa décision sur les taux, la BCE a indiqué ceci:
L’effet de la prospérité
Les fluctuations du prix du pétrole ont un impact beaucoup plus important sur l’inflation dans les pays de la zone euro qu’en Suisse. La principale raison tient à l’écart de niveau de vie entre la Suisse et ces pays. L’essence, le mazout et les autres dépenses énergétiques pèsent beaucoup moins lourd dans le panier de consommation quotidien des ménages suisses que dans celui des ménages européens, dont les revenus sont en moyenne deux fois moins élevés, voire davantage, que ceux des Suisses.
L’inflation importée par l’intermédiaire du pétrole contraint donc la BCE à relever ses taux directeurs bien plus tôt que la Banque nationale suisse afin d’enrayer la perte progressive de valeur de la monnaie.
Les Suisses ont néanmoins tout intérêt à résister à l’attrait d’un compte en euros mieux rémunéré. L’expérience montre que les gains tirés des écarts de taux sont éphémères et finissent par être neutralisés par l’évolution du taux de change. (trad. hun)
