Le médicament phare de Roche critiqué pour son efficacité
La sclérose en plaques (SEP) est depuis des décennies un casse-tête pour la recherche médicale. Certes, de plus en plus de médicaments arrivent sur le marché et parviennent à retarder ou à supprimer les poussées, au cours desquelles de nouvelles inflammations attaquent la gaine qui entoure les nerfs.
Mais, avec le temps, dans la seconde moitié de la vie, la SEP progresse même en l'absence de poussées. C'est ce qu'on appelle la SEP secondaire progressive.
Une maladie complexe
Il arrive également que la SEP s'installe progressivement, de manière constante et sans poussées. C'est ce que l'on appelle la SEP primaire progressive, qui touche 15% des patients. Si les femmes sont nettement plus touchées par la SEP récurrente, le rapport hommes/femmes est plus équilibré chez les personnes atteintes de SEP progressive.
Pendant longtemps, il n’existait aucun médicament capable de ralentir l’évolution de cette forme de sclérose en plaques. Mais, en 2017, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a autorisé le médicament Ocrevus de Roche (également appelé ocrelizumab) pour le traitement de la SEP primaire progressive, de même que Swissmedic en Suisse.
Un an plus tard, il a été autorisé dans l’Union européenne. Le médicament est administré deux fois dans l'année et coûte environ 12 000 francs par an. Depuis 2018, ce médicament est pris en charge par l'assurance maladie.
Une efficacité qui questionne
L’Ocrevus, comme d’autres médicaments de cette classe, a d’abord très bien fonctionné dans le traitement de la SEP récurrente. L’immunologiste Burkhard Becher, de l’Université de Zurich, se souvient:
Il s’agit désormais du médicament le plus vendu de Roche à l’échelle mondiale, avec un chiffre d’affaires de sept milliards de francs, dont 82 millions rien qu’en Suisse.
Mais aujourd’hui, la FDA réexamine l’efficacité et la tolérance du médicament. Cette décision fait suite à la lecture par Kaylin Bower, une représentante des patients atteints de SEP aux Etats-Unis, des rapports détaillés des chercheurs de la FDA, qui l’ont, selon ses propres termes, «choquée».
Plusieurs chercheurs avaient alors recommandé de ne pas approuver la demande d’autorisation de l’Ocrevus pour la SEP progressive. Selon ces rapports, certains chercheurs avaient jugé les résultats «peu convaincants» et d’autres avaient même évoqué une «efficacité nulle» chez certains patients. Ils avaient également constaté un «déséquilibre inhabituel» dans l’incidence du cancer du sein. De plus, l’intégrité des données sur les sites cliniques a elle aussi été critiquée. Cette étude a été publiée mercredi par le British Medical Journal (BMJ).
Malgré les mises en garde, Billy Dunn, alors responsable scientifique en chef des neurosciences à la FDA, a autorisé le médicament pour les deux sexes en 2017. Concernant le risque de cancer du sein, il a simplement été noté qu'il devait faire l’objet d’une étude observationnelle une fois le médicament autorisé. Les résultats de cette étude ne sont toutefois attendus qu’en 2030.
Le médicament pourrait être retiré
Interrogée par le BMJ, la société pharmaceutique Roche a défendu la sécurité d'emploi et les bénéfices à long terme d’Ocrevus. Roche s’est appuyée sur des données non publiées censées réfuter les différences antérieures entre les sexes.
En outre, les affections tumorales, y compris le cancer du sein, auraient fait l'objet d'une surveillance étroite, qui n'aurait révélé aucune nouvelle préoccupation en matière de sécurité. Roche a toutefois refusé de divulguer les données préliminaires concernant le risque de cancer du sein.
La FDA examine actuellement la demande de retrait de l'autorisation de mise sur le marché du médicament.
Cette situation ne surprend pas l'immunologiste zurichois. L’espoir que ces traitements par anticorps puissent guérir la maladie ne s’est pas concrétisé. Burkhard Becher explique:
Le médicament n’est, toutefois, pas totalement inefficace: la recherche clinique menée en vue de la demande d'autorisation de l'Ocrevus a montré un effet statistiquement significatif, bien que modeste, sur la progression de la maladie. Dans l’ensemble, le traitement est considéré comme bien établi et cliniquement facile à gérer.
L’Ocrevus est, à ce jour, le seul médicament autorisé pour le traitement de la SEP primaire progressive sans poussées. Comme l'explique Becher:
Selon lui, on observe une tendance similaire avec les nouveaux médicaments contre la maladie d’Alzheimer: beaucoup n’y voient pas une avancée majeure, mais plutôt un succès thérapeutique modeste, avec un effet bénéfique limité, des coûts considérables et des effets secondaires importants.
De nombreux experts estiment qu’une intervention très précoce dans les mécanismes de la maladie pourrait être plus efficace.
L'épineuse question de la prise en charge
Becher ne souhaite pas se prononcer sur la question de savoir si un médicament à l’efficacité limitée doit être pris en charge par les caisses-maladie. Il renvoie toutefois au Royaume-Uni: là-bas, les nouveaux médicaments sont systématiquement évalués en fonction de leur rapport coût-efficacité, notamment à l’aide d'un indicateur appelé «années de vie ajustées en fonction de la qualité».
Cela ne concerne pas que l’Ocrevus. Le médicament anticancéreux Keytruda fait également l'objet de critiques (voir encadré ci-dessous). Et le neurologue Billy Dunn, qui a quitté la FDA en 2023, est désormais critiqué non seulement pour avoir dirigé la procédure d'autorisation controversée de l'Ocrevus en 2017, mais aussi celle des médicaments contre la maladie d'Alzheimer, l'Aducanumab en 2021 et le Lecanemab en 2023.
L'Aducanumab avait alors été autorisé en procédure accélérée et n'est désormais plus fabriqué. (trad.: mrs)
Le traitement coûte 73 000 francs par an et par patient, comme l'écrit le journal Republik. Le médicament peut retarder la progression des mélanomes, mais seulement de quelques mois. Ce n'est qu'en cas de traitement à un stade précoce que le Keytruda peut faire disparaître partiellement certains types de cancer. (trad.: mrs)
