Suisse
Economie

Où va notre argent? Le poids caché de l'Etat en Suisse

La Suisse est plus étatisée qu’elle ne le pense
Les primes d'assurance maladie, par exemple, ne sont pas prises en compte dans le calcul des dépenses publiques en pourcentage du PIB.Image: montage watson
Tribune

Où disparaît l'argent des Suisses? Ce calcul officiel masque la réalité

La Suisse a la réputation d’être un pays peu étatisé. Une image pourtant trompeuse, estime René Scheu, directeur de l’Institut de politique économique suisse, qui affirme que les calculs officiels sous-estiment largement le poids réel de l’Etat.
13.09.2026, 12:0213.09.2026, 12:02
René Scheu / ch media

La part des dépenses publiques dans le produit intérieur brut (PIB) peut paraître réservée aux amateurs de chiffres qui décortiquent nos vies à la décimale près. Pourtant, ce concept est on ne peut plus concret. Il montre qui dispose de l'argent produit par l'économie: ceux qui le gagnent ou ceux qui le prélèvent et le redistribuent au nom de tous.

On peut voir dans ce calcul un indicateur du degré d'autonomie d'une économie. Plus le résultat est faible, plus les citoyens et les contribuables décident eux-mêmes ce qu'ils font de leur argent. A l'inverse, plus il augmente, plus ce sont les élus et les fonctionnaires non élus qui décident de l'utilisation du revenu d'autrui. L'indicateur d'autonomie devient alors un indicateur de perte d'autonomie.

L'auteur
René Scheu est philosophe et directeur général de l'Institut de politique économique suisse (IPE) à Lucerne.

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René Scheu est philosophe et directeur général de l'Institut de politique économique suisse (IWP) à Lucerne.

La Suisse se considère comme exemplaire en la matière. Officiellement, les dépenses publiques représentent 33,4% du PIB, contre 56,8% en France et 48,1% en Allemagne. Dans ces pays, les citoyens ne décident plus seuls de l'usage de leur argent et de leurs biens: les pouvoirs publics en déterminent une part importante. C'est la nouvelle forme du «semi-socialisme fiscal»: les moyens de production restent privés, mais le pouvoir d'en disposer est progressivement collectivisé.

La Suisse fait-elle donc figure de bonne élève? Pas tout à fait. Le chiffre flatteur de l'OCDE a en réalité un défaut: il ne donne qu'une image incomplète du poids de l'Etat en Suisse.

Primes maladie et deuxième pilier hors calcul

Les primes obligatoires d'assurance maladie et les cotisations de prévoyance ne sont pas prises en compte dans le calcul pour la Suisse. Certes, l'argent versé aux caisses de pension revient ensuite en grande partie aux assurés. Mais il s'agit malgré tout de prélèvements obligatoires: les personnes qui versent ces primes et cotisations ne peuvent pas disposer librement de cet argent. Si l'on inclut ces prélèvements, comme le font les autres pays dans leurs statistiques, la part des dépenses publiques dans le PIB suisse passe de 33,4% à 45,9%.

Mais même ce calcul élargi laisse de côté une partie de l'économie contrôlée par l'Etat. Les CFF, La Poste ou les fournisseurs d'énergie ne sont pas comptabilisés comme des entreprises fédérales dans les statistiques s'ils couvrent plus de la moitié de leurs coûts grâce à leurs propres recettes. Pourtant, une entreprise ne cesse pas d'être publique simplement parce qu'elle facture ses clients. Si l'on tient compte de ces entreprises publiques, le poids de l'Etat augmente encore.

Jusqu'ici, l'analyse s'est concentrée sur les dépenses publiques prises en compte dans le calcul. Reste à examiner le PIB, auquel ces dépenses sont comparées. Or le PIB comprend aussi les amortissements, c'est-à-dire les investissements nécessaires pour remplacer des machines, des bâtiments, des routes ou des logiciels usés. Cet argent ne crée pas de richesse supplémentaire. Il sert simplement à éviter que le capital existant ne se dégrade.

L'économiste allemand Alfons Weichenrieder propose donc de calculer la part des dépenses publiques à partir du produit intérieur net (PIN), c'est-à-dire du PIB après déduction des amortissements. L'Institut suisse de politique économique (IWP), à l'Université de Lucerne, a appliqué cette méthode à la Suisse. Résultat: rapportée au PIN, cette part atteint 43,6%, et non 33,4%, sans tenir compte du facteur des entreprises publiques.

Un écart entre richesse officielle et réalité quotidienne

Reste une question: quel est le bon chiffre? La question est mal posée. Chaque méthode montre un aspect différent. Mais le chiffre dont la Suisse aime se prévaloir est aussi le plus restrictif, et donc le plus flatteur. Nous avons pris l'habitude de sous-estimer le poids de l'Etat. En réalité, cette part se situe juste en dessous de 50%. Bienvenue dans le «semi-socialisme helvétique».

Cela explique aussi un sentiment largement répandu. Sur le papier, nous vivons dans un pays riche, où l'Etat fonctionne bien. Mais dans la vie quotidienne, même les personnes qui gagnent bien leur vie se demandent, à la fin de l'année, où est passé leur argent. Certes, certains vivent au-dessus de leurs moyens. Mais l'écart entre la richesse affichée et la réalité vécue a aussi une cause structurelle: une grande partie du revenu est déjà affectée avant même que chacun puisse décider librement de son utilisation.

C'est tout l'enjeu de la part des dépenses publiques dans le PIB. Elle ne mesure pas seulement ce que dépense l'Etat, mais aussi la liberté de chacun de décider de l'usage de son argent. L'Etat doit avoir les moyens d'assumer son rôle. Mais sous-estimer son poids dans les calculs ne le rend pas moins présent. Cela masque seulement la dépendance croissante des citoyens à son égard. (trad. mrs)

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