Un boss romand et un ténor PS alémanique s’allient contre le franc fort
Que ce soit en viticulture, en horticulture ou en arboriculture, les professionnels préfèrent tailler leurs plantes avec l'iconique sécateur à poignées rouges. Pas seulement en Suisse, mais dans le monde entier. «Nous sommes le leader mondial des sécateurs», déclare avec une certaine fierté Nabil Francis, qui dirige l'entreprise familiale Felco depuis 2021.
L'entreprise installée dans le canton de Neuchâtel réalise près de 95% de son chiffre d'affaires à l'exportation dans environ 120 pays, alors que les outils de jardinage sont tous fabriqués aux Geneveys-sur-Coffrane. Une success-story suisse qui est pourtant menacée: «à cause de la force du franc suisse», souligne Nabil Francis. Les grandes entreprises internationales disposant de plusieurs sites pourraient couvrir le risque de change en interne, contrairement aux PME. Le directeur nous explique:
Nabil Francis est certes Français de naissance, a fait une grande partie de sa carrière à l'étranger et y a rencontré son épouse, la petite-fille du fondateur de Felco. Mais entre-temps, il a non seulement obtenu le passeport à croix rouge, mais il est aussi devenu assez Suisse pour savoir qu'il est finalement inutile, dans ce pays, de remettre en question la Banque nationale et sa politique monétaire. «C'est un tabou», affirme le chef d'entreprise.
En effet, rares sont les entrepreneurs, les associations économiques ou les politiciens du camp bourgeois qui osent critiquer l'action de la Banque nationale. La grande exception est le patron horloger Nick Hayek. Le chef du groupe Swatch jouit ici d'une certaine liberté de ton grâce à la taille et à la popularité de son entreprise.
Une assurance pour les PME
Ne rien faire n'est cependant pas une option compte tenu de l'ampleur du problème, estime Nabil Francis. «Sinon, la désindustrialisation de la Suisse continuera de progresser.» Il a donc concocté un plan B, un «airbag monétaire», comme il l'appelle. Ou un «Swiss Export Shield», une sorte de bouclier de protection suisse pour l'industrie d'exportation.
En fin de compte, sa proposition s'apparente à une sorte d'assurance contre les fluctuations monétaires massives. Concrètement, l'assurance fixe une fourchette de taux de change pour les 12 mois à venir. Tant que le franc évolue par rapport au dollar ou à l'euro dans la marge convenue, il ne se passe rien. Mais si le franc s'apprécie davantage, l'assurance intervient.
Ce serait une solution de l'économie pour l'économie, explique-t-il. Après tout, les entreprises financeraient l'assurance par des primes. Mais cela ne peut se faire sans l'Etat: «Il faut la garantie de la Confédération», souligne Nabil Francis. Ainsi, grâce à la notation AAA de la Confédération suisse, l'assurance pourrait, en cas de sinistre, emprunter de l'argent à de bonnes conditions, c'est-à-dire à des taux d'intérêt avantageux.
Le patron de Felco s'inspire de l'Assurance suisse contre les risques à l'exportation (Serv), une organisation de droit public auprès de laquelle les entreprises peuvent s'assurer contre les risques liés aux affaires à l'étranger moyennant une prime. «La Serv a fait ses preuves, nous devrions simplement étendre le système maintenant», explicite-t-il.
Cédric Wermuth porte l'idée à Berne
Le leader des sécateurs cherche ainsi des alliés. Fin juin, il a été invité par la Commission des finances du Conseil national, où il a pu présenter son idée. Manifestement avec un certain succès. Le co-président du PS, Cédric Wermuth, trouve en tout cas la proposition «intéressante et originale», comme il nous le confie. Il va maintenant la soumettre aux commissions parlementaires:
D'autant plus qu'elle se passerait de fonds fédéraux et que l'indépendance de la Banque nationale resterait intacte
Il s'agit déjà de la deuxième intervention de Wermuth sur le problème du franc pour la place industrielle suisse. En juin dernier, le conseiller national PS avait déposé une motion demandant au Conseil fédéral de modifier la loi sur la Banque nationale. Désormais, la Banque nationale devrait, en garantissant la stabilité des prix, tenir compte non seulement de l'évolution conjoncturelle, mais aussi des «effets sur l'emploi» et de la «compétitivité internationale de l'économie suisse».
Nabil Francis se réjouit que son idée soit désormais discutée à Berne. Même s'il s'étonne qu'une préoccupation économique soit reprise par un politicien de gauche. Mais il n'a pas de préférences partisanes. Seuls l'intéressent l'avenir du site industriel local et de son entreprise, qui compte au total 250 collaborateurs. «La Suisse, avec son petit marché intérieur, est condamnée à l'exportation», dit-il. «Pas de prospérité sans exportation.» Et: «Pas d'exportation sans production.» (trad. hun)
