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Economie

La Suisse crée un registre de transparence largement opaque

La lutte contre le blanchiment d'argent passera désormais par la création d'un registre des ayants-droits économiques des sociétés suisses.
La lutte contre le blanchiment d'argent passera désormais par la création d'un registre des ayants-droits économiques des sociétés suisses.Image: Shutterstock / montage watson

Voici ce que 500 000 entreprises suisses devront révéler dès octobre

La Suisse introduira en octobre un registre pour identifier les ayants-droits économiques des entreprises. Selon certains, cette transparence nouvelle ne serait pourtant pas assez... transparente.
11.08.2026, 16:5511.08.2026, 16:55
Meret Häuselmann

La révision de la loi sur le blanchiment d’argent, adoptée l’an dernier, et la nouvelle loi sur la transparence des personnes morales doivent renforcer la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. A partir du 1er octobre 2026, quelque 500 000 entreprises devront communiquer aux autorités l’identité des personnes physiques qui détiennent au moins 25% de leur capital ou de leurs droits de vote, ou qui en sont les ayants-droits économiques.

Ces personnes seront inscrites dans le nouveau registre de transparence avec leur nom, leur date de naissance, leur nationalité et leur domicile, ainsi que la nature et l’étendue du contrôle qu’elles exercent. Cela permettra notamment d'éclaircir les cas où des personnes siègent dans plusieurs dizaines de conseils d'administration de holdings ou de sociétés d'investissement dont la provenance et la destination des fonds et ayants-droits peuvent aujourd'hui rester inconnus.

Une réorientation fondamentale de la lutte

La nouvelle réglementation constitue une «réorientation fondamentale» de la lutte contre le blanchiment d’argent, estime Susanne Grau, experte en criminalité économique à la Haute école de Lucerne. Selon elle:

«L’attention ne porte désormais plus uniquement sur les transactions financières à proprement parler, mais aussi sur les activités qui les précèdent, comme la structuration, la création et l’administration d’entités juridiques non opérationnelles»

L’objectif est de compliquer la tâche des criminels qui cherchent à dissimuler leur identité et à blanchir des fonds, indique l’Office fédéral de la justice. Les informations contenues dans le registre de transparence fourniront aux autorités pénales les renseignements nécessaires pour agir efficacement contre les personnes qui détournent le système financier suisse de sa finalité.

Plusieurs exceptions qui font jaser

Les entreprises cotées en Bourse, les caisses de pension et les entreprises publiques sont cependant exemptées de cette obligation. La Confédération le justifie ainsi:

«Ces entités juridiques présentent un profil de risque très faible ou sont soumises à d’autres dispositions légales garantissant la transparence visée par cette loi»

Leur inscription au registre représenterait une «charge administrative inutile ou superflue». Pour la même raison, les fondations et les associations ont également été exemptées de l’obligation d’inscription au cours du processus parlementaire.

Cette décision suscite des critiques. Une telle exemption n’est pas judicieuse «précisément pour les structures juridiques qui se prêtent particulièrement à une utilisation abusive à des fins de blanchiment d’argent», estime Transparency International Suisse, qui milite depuis plusieurs années en faveur de l’introduction d’un registre de transparence. C’est aussi pour cette raison que la nouvelle réglementation reste en deçà des exigences de l’organisation. Un porte-parole souligne:

«La Suisse était l’un des derniers pays d’Europe à ne pas disposer d’un tel instrument»

Selon l’organisation à but non lucratif Open Ownership, la Suisse se trouve actuellement en phase de mise en œuvre, tout comme la Russie, l’Arabie saoudite ou le Mali. Dans le monde, 104 pays disposent déjà d’une version du registre de transparence.

Celui-ci découle également des recommandations du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme intergouvernemental. En 2022, notamment en réaction aux cas de fraude fiscale révélés par les Panama Papers, ce dernier avait demandé aux Etats participants de recenser dans un registre officiel les ayants droit économiques des entreprises. Le Gafi devrait examiner la mise en œuvre par les autorités suisses en 2027.

L'accès au public serait trop restreint

Susanne Grau porte, sur le principe, un jugement positif sur le registre:

«Du point de vue de la criminalistique, ce registre constitue une mesure efficace pour lutter contre la criminalité économique»

Il faudra toutefois attendre sa mise en pratique pour mesurer l’ampleur de ses effets. Ceux-ci seront limités par l’accès très restreint au registre, selon elle:

«Il aurait été souhaitable d’élargir le cercle des personnes autorisées, par exemple aux associations professionnelles compétentes dans les domaines de la comptabilité, de la fiducie et de la révision. Cela aurait renforcé l'effet préventif de la réglementation»

Lors de la procédure de consultation, Transparency Suisse avait également demandé «que les professionnels des médias et les organisations non gouvernementales justifiant d’un intérêt légitime puissent aussi y avoir accès».

Le respect de la vie privée a été pris en compte

Le registre de transparence pourra notamment être consulté par les autorités chargées de lutter contre la criminalité financière, de faire appliquer les sanctions ou d’attribuer les marchés publics. Les intermédiaires financiers, comme les banques, ainsi que les conseillères et conseillers bénéficieront également d’un accès limité, «dans la mesure nécessaire à l’accomplissement de leurs obligations de diligence», précise l’Office fédéral de la justice.

Une ouverture plus large du registre de transparence à des fins privées n’apporterait «aucune plus-value substantielle» et constituerait, «compte tenu de l’intérêt public limité, une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et à la protection des données personnelles contre les abus», répond la Confédération.

La tenue du registre de transparence reposera sur l’autodéclaration. L’Office fédéral de la justice contrôlera que les déclarations sont formellement complètes et vérifiera l’identité des personnes concernées. Le Secrétariat général du Département fédéral des finances procédera en outre à des vérifications portant sur l’exactitude, l’exhaustivité et l’actualité des informations.

Toute personne qui enfreint intentionnellement l’obligation de déclaration ou fournit de fausses informations à l’organe de contrôle s’expose à une amende pouvant atteindre 500 000 francs.

Un surcroît de travail pour les fiduciaires

La déclaration au registre incombe au «membre le plus haut placé de l’organe dirigeant de la personne morale soumise à l’obligation de déclaration», soit, le plus souvent, le président du conseil d’administration. La déclaration peut être confiée à des tiers, notamment à des fiduciaires, mais pas la responsabilité qui en découle.

Les nouvelles obligations entraîneront un surcroît de travail pour les fiduciaires. Il n’est cependant pas possible d’avancer un montant uniforme pour chiffrer les coûts supplémentaires, indique l’association TreuhandSuisse.

«Dans les petites entreprises nouvellement assujetties, la part relative des coûts fixes peut toutefois être considérable, car les dépenses ponctuelles se répartissent entre un nombre plus restreint de mandats»

Certaines activités du secteur fiduciaire relèveront en outre de la loi révisée sur le blanchiment d’argent. Ce sera notamment le cas de certaines transactions financières, de la création et de la gestion d’entités juridiques non opérationnelles ou encore de la mise à disposition d’une domiciliation pendant plus de six mois. Les conseillers nouvellement assujettis devront s’affilier à un organisme d’autorégulation reconnu, chargé de surveiller leurs activités.

Pour les mandats existants comme pour les nouveaux mandats relevant de la loi révisée, les fiduciaires devront également identifier les ayants-droits économiques et évaluer la finalité, la structure et les risques de l’opération concernée. L’association TreuhandSuisse précise:

«Si les informations nécessaires font défaut ou si des risques importants restent inexpliqués, des documents supplémentaires doivent être exigés et le mandat doit, si nécessaire, être refusé ou résilié. S’il en découle en outre un soupçon soumis à l’obligation légale de communiquer, celui-ci doit être signalé au Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent»

L'avenir dira si l'application de ces directives est aussi efficace et stricte qu'espéré. (btr/az)

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