«Ça fait 20 ans que j'alerte là-dessus»: un prof romand raconte
Selon la dernière étude Pisa, le niveau des élèves suisses de 15 ans recule en lecture et en mathématiques, et reste stable en sciences. Un motif de consolation, tout de même dans les trois domaines, la Suisse reste nettement au-dessus de la moyenne de l'Ocde. Mais sur la durée, l'image se ternit: en dix ans, le score moyen des suisses en lecture est passé de 492 à 470 points, celui en mathématiques de 521 à 499.
Comment expliquer ce recul? Jérôme* enseigne dans des classes de 9e, 10e et 11e année en voie générale (VG) dans le canton de Vaud, ainsi que dans une classe de 10e en voie prégymnasiale (VP). Fort de 16 ans d'expérience, dont plusieurs postes dans des gymnases vaudois, il dresse le portrait d'un système scolaire qui peine à suivre la cadence d'une société qui file à toute allure.
Les résultats de l'enquête Pisa vous ont-ils surpris?
Alors non, pas du tout. Je m'y attendais.
Il est temps de se retrousser les manches et trouver des solutions.
Il faut se remettre en question, par les méthodes, peut-être, qui ne sont pas toujours au point. Mais il ne faut pas oublier que Pisa reste une moyenne: elle ne rend pas compte des différences précises entre les élèves d'un même canton, ni entre les classes qui ont de la facilité et celles qui peinent davantage.
Mais les résultats sont là, la baisse de niveau des élèves suisses est généralisée.
C'est difficile à dire, il y a tellement de domaines différents. En lecture, clairement, on voit une baisse: moins de vocabulaire, et surtout moins de capacité à suivre un texte long. Un élève aura vite fait de décrocher. Pour les maths, c'est pareil, mais dans une moindre mesure.
En discutant avec une brochette d'enseignants de différents cantons, il m'a été rapporté que les élèves peinent à se concentrer sur un seul paragraphe.
Arrêtons-nous sur deux facteurs: l'habitude de lire, qui baisse radicalement, et la concentration, qui baisse avec elle. Bien sûr, on peut l'imputer aux écrans. Les jeunes font passer d'un sujet à l'autre très rapidement, et le jeune ne va plus prendre le temps de lire un texte de deux pages.
Vous estimez donc que le niveau est plus faible?
On ne peut pas dire que tout va mal. Encore une fois, Pisa est une moyenne.
Quels sont ces élèves qui ont besoin de mesures supplémentaires?
A nouveau, il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu, comme l'apprentissage d'une nouvelle langue, des difficultés intrafamiliales, un père absent, par exemple. Ils sont multiples.
Vous pouvez développer?
On peut évoquer le cas des élèves ukrainiens: une famille éclatée, avec une partie de la famille restée au pays et l'autre qui réside ici.
L'immigration italienne d'autrefois avait, elle, une intention de s'intégrer durablement, et le français partage des racines latines avec l'italien. Si nous gardons l'exemple des Ukrainiens, certains n'ont pas l'intention de rester ici, ils veulent rentrer dès que la guerre sera finie. Si nous prenons un élève originaire du Sri Lanka, il doit apprendre une langue qui n'a aucune racine commune avec la sienne. Ça rajoute une couche de difficulté pour l'élève.
D'où la baisse du niveau de lecture?
Elle est généralisée dans tous les pays de l'OCDE. On peut l'attribuer en partie à l'immigration, mais surtout à un changement sociétal lié aux écrans. Et le phénomène touche aussi les enseignants. Il m'est arrivé de discuter avec certains profs au gymnase qui ne lisaient plus aucun livre.
A vous entendre, la lecture serait presque la racine du problème.
En partie. Je dirais que c'est surtout un manque d'habitude. On parle là des compétences sociales; comme celle d'aller au cinéma et d'avoir envie d'y retourner découvrir d'autres films. Et l'aspect familial joue un rôle central dans ces habitudes.
On parle souvent du socle familial, de l'entourage, mais la question est peut-être plus profonde: l'élève d'aujourd'hui est-il moins curieux?
Alors non, je ne suis pas d'accord. Dans les classes, je vois des élèves curieux. Ils s'intéressent aux médias de leur temps, surfent sur internet, cherchent des infos, et tombent parfois sur de fausses informations. C'est un peu ça le problème, celui d'acquérir l'information - parfois non vérifiée - sans lire, par l'image et le son.
La curiosité est souvent synonyme d'intelligence, tout n'est pas à jeter tout de même.
C'est sûr, les élèves sont intelligents. La lecture n'en est qu'une facette. Ils restent avides de questions, de comprendre ce qui se passe autour d'eux.
Alors comment les intéresser aujourd'hui?
Je dirais qu'il y a des têtes de gondole. Si je dois parler de l'Himalaya, par exemple, je fais le lien avec le youtubeur Inoxtag. Pour les intéresser, il faut créer des entrées liées à leurs expériences sur internet.
Avec vos 16 ans d'expérience, fallait-il autant d'entrées pour intéresser les élèves auparavant?
Aujourd'hui, il faut prémâcher l'information. Il y a tellement de canaux différents qu'on doit vraiment les préparer à s'y retrouver. Il faut leur expliquer, par exemple, ce qu'est une théorie scientifique, quels sont les critères d'une démarche scientifique. Et internet, c'est encore un autre monde. Il faut leur donner des grilles de lecture pour éviter qu'ils tombent dans des théories complotistes. Comment voulez-vous qu'ils se forgent un avis critique dans la masse d'informations où les élèves baignent, sinon?
Mais n'est-ce pas l'école qui se trompe d'approche?
Selon moi, elle devrait être plus réactive, mais c'est un système lourd, on a déjà harmonisé les systèmes cantonaux avec le programme HarmoS.
Les écrans n'ont-ils par favorisé les baisses de compétences fondamentales?
Oui, clairement, et ça fait 20 ans que j'alerte là-dessus. Les habitudes prises devant un écran se transposent à l'école et dans la manière de gérer l'information. Avant, lire un article demandait un effort. Si nous regardons aujourd'hui, l'élève fait défiler des vidéos truffées de phrases chocs.
Ce qui entraîne cette baisse généralisée, est-ce lié également au manque de présence des parents dans l'apprentissage de l'enfant?
Difficile à dire. Les parents sont au contraire de plus en plus présents; les familles suisses comptent en moyenne 1,29 enfant, souvent un enfant unique. Logiquement, elles ont plus de temps à lui consacrer. En revanche, il y a aussi plus de divertissements, plus de tentations avec les écrans.
L'accès à internet, le téléphone...
J'ai posé la question à ma classe et ils sont nombreux à m'avoir dit que dans leur chambre, ils ont tous un téléphone en plus d'un écran. L'enfant pourrait potentiellement y accéder la nuit sans que les parents s'en aperçoivent.
Et le vocabulaire a baissé, selon vous?
Clairement, la richesse du vocabulaire et les compétences de langage baissent, c'est un fait. Nous avons de plus en plus d'élèves allophones, qui ne parlent pas forcément français à la maison et vont à l'essentiel lorsqu'il le parle.
Est-ce que l'élève moyen est devenu un bon élève aujourd'hui?
Les standards ont changé, les compétences évaluées ne sont plus tout à fait les mêmes.
La communication non-verbale ou émotionnelle, par exemple, ou les compétences transversales que l'élève doit mobiliser dans toutes les branches. Pour la lecture, la baisse est réelle. Mais avec ChatGPT, les élèves développent une compétence à manier l'outil d'intelligence artificielle, qui n'existait pas il y a dix ans.
D'autres compétences, comme classer les informations sur internet, c'est ça?
A mon sens, les enseignants ne sont plus la source du savoir.
Il faut désormais guider les élèves et leur apprendre à gérer la masse d'informations. On acquiert l'information différemment, et la lecture en est la victime.
Alors comment faire?
Les élèves de 3P ont dix heures de lecture par semaine, ce n'est pas faute d'heures dédiées. C'est un phénomène de société. Les élèves se tournent vers d'autres modes d'acquisition, et l'école est en décalage.
Et l'IA dans tout ça, ne fait-elle pas baisser le niveau scolaire?
Tout dépend du critère. Pour la lecture, oui. Mais elle peut augmenter l'esprit critique de l'élève. Il saura qu'une machine peut l'aider, mais qu'il doit lui-même cibler les bonnes informations parmi la masse disponible. Cela renforce sa capacité de synthèse.
Quelle est l'ambiance entre les enseignants, qu'est-ce qui se dit?
On est conscients d'un changement sociétal, avec les téléphones, les écrans, il y a beaucoup d'interférences. On doit s'adapter à l'élève, mais normalement ça devrait aller dans les deux sens.
Comment ça?
Avec l'école inclusive, on doit s'adapter aux besoins de chaque élève, mais on n'a pas les moyens de le faire correctement. Pas assez de professeurs pour les élèves à besoins particuliers (troubles du comportement, limites intellectuelles…), sans parler des effectifs trop importants. J'ai un groupe de niveau 1 (réd: des élèves qui ont le plus de difficultés) avec 21 élèves.
Impossible donc d'enseigner correctement?
Oui. Avec 21 élèves, il est Impossible de faire un enseignement personnalisé. Et bien sûr, l'écart se creuse forcément: les plus faibles ne progressent pas dans la même mesure que les meilleurs. Je reçois l'aide d'une enseignante spécialisée, mais une seule période par semaine seulement. A contrario, dans une classe de niveau 2, ils sont 15.
On l'entend un peu partout, ce refrain: l'autorité des enseignants s'effriterait. Vous, sur le terrain, vous la sentez, cette perte?
Tout tient au lien qu'on tisse avec l'élève qu'on voit tous les jours. C'est lui qui fait l'autorité, pas l'inverse. Il y a d'abord la crédibilité, un peu écornée par les réseaux sociaux, puis la bienveillance, puis le rôle de représentant d'une institution.
Mais je n'ai pas l'impression d'une baisse d'autorité générale, mais plutôt d'une remise en question du fonctionnement de l'école, et les élèves qui remettent en question ses règles.
Et je suppose que cette remise en question freine l'apprentissage.
Oui, c'est dommageable. Il faut pouvoir assurer un cadre de travail. Mais le respect de l'enseignant existe toujours, selon moi.
Vous ressentez une perte de confiance des parents?
Personnellement, ça se passe bien. Chez d'autres collègues, moins bien.
Pour conclure, vous êtes plutôt pessimiste ou optimiste pour l'avenir?
Je suis pessimiste par rapport à l'école de grand-papa, celle qui est révolue et qui n'est plus applicable aujourd'hui. Si vous jugez l'école d'il y a 50 ans, là oui, je suis pessimiste. On ne la retrouvera jamais. Sans oublier que l'école est à l'intérieur d'une société plus large.
Elle reste une base d'éducation des enfants. C'est surtout une question d'adaptation; ce n'est pas un effondrement général des compétences, c'est selon moi un glissement vers d'autres compétences. Ma foi, que voulez-vous, c'est une évolution contre laquelle on ne peut pas agir.
Peut-on dire qu'aujourd'hui, le socle de l'école est devenu très instable?
Je trouve que donner du sens à l'élève, ce n'est pas seulement lui transmettre des matières figées, mais c'est aussi réussir à s'adapter à son époque et se dépatouiller dans son environnement. Vu qu'on est dans une époque très changeante, très instable avec beaucoup questionnements, le but de l'école c'est également de donner certaines valeurs pour comprendre la société.
*Nom connu de la rédaction
