Il a fait tomber le pédocriminel de la TV suisse, il raconte
Willi Fegble rote en s’approchant de la maison de son enfance. Il s’excuse, et doit aussitôt roter de nouveau. C’est ainsi que son corps réagit aux souvenirs qui remontent. Son psychologue lui a expliqué que, dans de telles situations de stress, il respire mal, ce qui provoque les renvois.
L’homme de 71 ans se tient devant le 67 de l’Inselstrasse, dans le Petit-Bâle. C’est un immeuble délabré aux logements bon marché, qui ressemble encore à ce qu’il était durant l’enfance de Willi Fegble, dans les années 1960. Les toilettes se trouvent dans la cage d’escalier, entre les étages.
Se confronter à de douloureux souvenirs
Derrière la fenêtre de la cave s’entassent les bûches de bois avec lesquelles la maison est aujourd’hui encore chauffée. C’est ici que sa belle-mère, Martha, l’a enfermé pendant trois jours, ne le laissant retourner dans l’appartement qu’après qu’il eut rangé et fendu le bois. Dans son livre, il raconte:
Willi Fegble se tient dehors, devant la fenêtre de la cave, et rote à nouveau. Il raconte comment il survivait à de telles situations:
Il ne fait cependant aucun reproche à sa belle-mère: «J'étais un enfant terrible, la source de tous ses problèmes.» Son père, Arnold, était alcoolique. Il était à la fois affectueux et violent. Il était chaleureux lorsqu’il avait les idées claires. Cet état était rare. Le matin, le père se réveillait les doigts tremblants. Puis il avalait un comprimé de Valium avec un verre de vin rouge, et les tremblements s’apaisaient.
La compagne de Willi Fegble, Christa Gross, a transformé les récits de son mari en livre. Elle voulait ainsi lui rendre la main sur le récit de son enfance: que ce ne soient plus d’autres qui décident de son histoire, mais lui-même.
Un chapitre qui a fait obstacle
Le livre est paru le 9 février 2026 aux éditions Ars Remata, à Ennetbaden (AG). D’autres maisons d’édition s’y étaient d’abord intéressées, mais il y avait toujours un problème avec le chapitre 15. C’est là que Willi Fegble mentionne pour la première fois, à la page 170, le reporter sportif de la SRF Hans Jucke. Véritable légende en Suisse alémanique, celui-ci avait travaillé comme entraîneur sportif au foyer pour jeunes d’Albisbrunn et abusé sexuellement d’enfants.
Le premier éditeur ne voulait pas de ce chapitre, par crainte de problèmes juridiques. D’autres voulaient au contraire faire du chapitre 15 le livre entier, et donc une histoire sur le côté sombre de la future figure de la SRF.
Willi Fegble ne voulait ni l’un ni l’autre. Il ne voulait pas occulter le chapitre, car il a assez longtemps refoulé ses souvenirs. Mais il ne voulait pas non plus le placer au centre. «Ce n’est qu’un chapitre de ma vie», résume-t-il.
Ainsi, le chapitre sur Hans Jucker est longtemps passé inaperçu auprès du public. Lorsque sa maison d’édition a tenu un stand à la Foire du livre de Leipzig, en Allemagne, les gens se sont principalement intéressés au livre grâce à la présence de Wotan. C’est le chien de Willi Fegble, un golden retriever aux yeux candides. Il a pu l’emmener à la foire grâce à une dérogation, son psychologue ayant déclaré l’animal comme chien de thérapie et d’accompagnement. «Beaucoup de gens voulaient le caresser et ont ensuite acheté le livre», se souvient Willi Fegble.
Le premier tirage de mille exemplaires s'est rapdiement épuisé. Peu avant l’impression du deuxième tirage, des journalistes de Tamedia ont découvert le chapitre 15 et ont demandé à Willi Fegble des preuves des agressions sexuelles.
Il a hésité. Car il ne voulait pas être perçu comme une victime de Hans Jucker. En se grattant les cicatrices de sa tête, il lâche:
Ces expériences, et bien d’autres, l’ont marqué au moins autant.
Des excuses qui font mal au cœur
Cette semaine, les choses se sont alors passées comme il le craignait. En quelques jours, des médias en Suisse et à l’étranger se sont emparés de l’affaire Hans Jucker, jusqu’au Bild allemand. La directrice de la SRF, Susanne Wille, a présenté ses excuses. Les compagnons de route de Hans Jucker se sont retrouvés dans l’embarras. Le club de foot zurichois FC Affoltern a alors rayé Hans Jucker de sa liste de présidents d’honneur.
Willi Fegble se tient devant la maison de son enfance. Sa voix se brise, ses yeux deviennent humides. Il dit:
Pour lui, seul Hans Jucker porte la responsabilité. Mais Hans Jucker est mort. Willi Fegble s’excuse ainsi auprès de ceux qui s’excusent auprès de lui à cause de Hans Jucker.
Pas victime, mais privilégié
Enfant, Willi Fegble a appris à chercher en lui la faute des problèmes des adultes. «Je suis un accident» est le titre de son livre. Il ne dirait jamais: «Je suis une victime.» Il se voit comme un combattant qui ne s’est jamais laissé briser. Avec la métaphore de l’accident, il décrit sa vie comme un enchaînement de circonstances malheureuses et parfois aussi heureuses.
«Aujourd’hui, je me sens privilégié», dit-il. Parce qu’à 71 ans, il peut faire ce qu’il veut. Il résume:
Enfant, adolescent et plus tard employé d’assurance, il a toujours été contraint d’endosser des rôles qui ne lui convenaient pas. Et maintenant, à 71 ans, il se retrouve de nouveau dans un rôle que d’autres ont écrit pour lui: celui de victime de Hans Jucker.
C’est pour cela il retourne sur les lieux et les scènes du crime de son enfance, vers les histoires qui ont été noyées dans le scandale Hans Jucker. Devant sa maison, il montre le troisième étage. C’est là-haut que, selon lui, son père a tenu sa belle-mère dehors par la fenêtre. Il décrit la scène dans le livre. Lorsqu’il avait 13 ans, sa belle-mère a trouvé une tache de sperme dans son pantalon de pyjama et est entrée dans une rage folle. «Je vais te faire passer ta lubricité. A ton âge! Honte à toi!», a-t-elle alors vociféré.
Le père, la femme, l'enseignant
Martha l’a également frappé avec la poêle en fer jusqu’à ce qu’il soit à terre. Lorsque son père est rentré et a vu les blessures, il a saisi Martha et l’a tenue dehors par la fenêtre. Elle a crié à l’aide. Arnold a menacé: «Ne touche plus jamais à mon fils, sinon je te jette par la fenêtre.» Des passants ont levé les yeux et appelé la police. Dans le livre, Willi Fegble raconte:
Lorsqu’une patrouille de police a sonné, les parents sont apparus bras dessus, bras dessous sur le pas de la porte et ont joué le couple paisible. La police est repartie. Le père a appelé le pédiatre et dit que son fils était tombé dans l’escalier. Le médecin a jugé son état critique et a fait conduire le garçon à l’hôpital pédiatrique pour surveillance. Par la suite, Martha ne l’aurait plus frappé pendant trois mois.
Willi Fegble se promène avec son chien jusqu’au restaurant Inselhof, au coin de la rue. C’est ici qu’il cherchait autrefois son père lorsque celui-ci ne rentrait pas le soir. Récemment, il a parlé avec le tenancier. Le vendredi soir, les habitués de longue date s’y retrouvent encore. Le nom de Fegble leur dit toujours quelque chose. Les hommes qui fréquentent l’endroit travaillaient à l’usine chimique Ciba.
Le lieu du crime suivant est l’école Insel. C’est ici que son enseignant le frappait avec une baguette. Willi est rentré à la maison avec des marques de coups sur les jambes. Son père s’est précipité à l’école. Willi a dû le conduire jusqu’à la salle de classe. Le père a tambouriné contre la porte. L’enseignant a ouvert. Dans le livre, Willi Fegble raconte:
Le père a dû s’excuser par la suite. Pour les adultes, l’affaire était ainsi réglée. Pour Willi, les conséquences ne faisaient que commencer. Il a été renvoyé de l’école. Le psychologue scolaire a attesté qu’il était «gravement affecté par son milieu». L’enfant s’est ainsi retrouvé dans un foyer.
Willi Fegble monte dans la voiture et retourne dans une banlieue bâloise, où il vit aujourd’hui avec sa femme. Les renvois se font plus rares. Pendant le trajet, il raconte comment il se calme durant cette semaine stressante. Il ne boit jamais d’alcool. Il fait des puzzles de 1500 pièces. (trad. ysc)
