Suisse
Environnement

Canicules et pluies seront encore plus violentes en Suisse

Le mois dernier a été le deuxième mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Suisse.
La Suisse est particulièrement exposée au changement climatique.Image: Shuterstock/montage watson

Cette climatologue dénonce un faux sentiment de sécurité en Suisse

Référence mondiale, Sonia Seneviratne analyse pour watson les vagues de chaleur qui frappent la Suisse. Elle explique pourquoi notre pays est particulièrement vulnérable et pourquoi, selon elle, le pire reste encore à venir.
14.07.2026, 05:3414.07.2026, 06:57
Julien felber

Chaleur extrême, sécheresse et pluies diluviennes. Depuis des décennies, les climatologues avertissent que les phénomènes météorologiques extrêmes, comme ceux observés ces dernières semaines, deviendront plus fréquents et plus intenses sous l’effet du changement climatique d’origine humaine. C’est également l’avis de Sonia Seneviratne, scientifique de renommée internationale et directrice de l’Institut de l’atmosphère et du climat de l’EPF de Zurich.

Dans cet entretien, la vice-présidente d’un groupe de travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec)* revient sur les récents épisodes météorologiques extrêmes du pays, la politique climatique suisse. Elle explique pourquoi l’affirmation suivante ne résiste pas à l'analyse:

«Cela s’est déjà produit par le passé»

Madame Seneviratne, nous venons de traverser une vague de chaleur historique, suivie de fortes précipitations. L’intensité de ces événements vous a-t-elle surprise?
Sonia Seneviratne: Non, cela ne m’a pas surprise. Ce sont exactement les phénomènes auxquels nous devons nous attendre au niveau actuel du réchauffement de la planète. Alors que le réchauffement mondial atteint aujourd’hui 1,4°C, la Suisse enregistre un réchauffement régional de plus de 3°C. De telles vagues de chaleur et de telles pluies intenses constituent un signal très clair. Il ne fait aucun doute que ces événements seront encore plus violents à l’avenir.

La climatologue Sonia Seneviratne a �t� honor�e par le Prix allemand de l'environnement (archives).
Sonia Seneviratne.Keystone

La Suisse est-elle particulièrement exposée à ce type d’événements météorologiques extrêmes?
Oui. En Suisse, comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le réchauffement climatique progresse particulièrement rapidement. Dans le même temps, nous sommes confrontés à une combinaison de sécheresses plus fréquentes, de pluies intenses et de vagues de chaleur. S’y ajoutent les conséquences en montagne: la fonte du pergélisol accroît le risque d’éboulements, tandis que les glaciers reculent à un rythme soutenu. Pour l’instant, les eaux de fonte masquent encore partiellement les effets de la sécheresse.

«Mais avec la disparition de cette réserve naturelle d’eau, la pénurie hydrique s’aggravera encore. La diversité des impacts du changement climatique en Suisse est exceptionnelle.»

Comment situez-vous la récente vague de chaleur par rapport aux précédents épisodes caniculaires?
Cette vague de chaleur a été remarquable, notamment par sa précocité et sa durée. Un épisode aussi intense, avec des températures record si tôt dans l’été, laisse penser que des températures encore plus élevées pourraient être enregistrées plus tard dans la saison.

Les situations dites «en oméga», qui favorisent des vagues de chaleur stables et durables, deviennent-elles plus fréquentes en raison du changement climatique?
Au vu de l’état actuel des connaissances scientifiques, on ne peut pas tirer cette conclusion. Il est vrai que l’Europe a connu davantage de situations anticycloniques de ce type ces dernières années. En revanche, aucun lien n’a pour l’instant été démontré entre le changement climatique d’origine humaine et l’évolution de la circulation des systèmes de hautes et de basses pressions.

Les phénomènes météorologiques extrêmes ont toujours existé. Que répondez-vous à cet argument?
Bien sûr qu’ils ont toujours existé. En revanche, jamais ils ne se sont produits avec une telle fréquence ni à une telle échelle mondiale.

«C’est comme si, lors d’une épidémie de grippe, je disais que quelqu’un avait déjà eu la grippe auparavant. Mais lorsque 30% de la population est touchée, le problème est d’une tout autre nature.»

La Suisse est-elle bien préparée à ce type d’événements météorologiques extrêmes?
En Suisse, comme dans de nombreux autres pays, le principal problème est que la majeure partie des infrastructures date encore du 20ᵉ siècle. Or, les exigences climatiques ont profondément évolué depuis.

«Nos infrastructures ne sont pas adaptées à ces nouvelles conditions»

Les pays habitués depuis longtemps à des températures plus élevées ont une longueur d’avance sur nous. Les conséquences touchent l’ensemble des infrastructures, de l’architecture urbaine à l’agriculture, en passant par le système de santé. L’adaptation est indispensable, mais elle ne constitue pas la solution au problème. Nous devons avant tout maîtriser nos émissions.

L’objectif officiel de la Suisse est d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Est-ce encore réaliste?
C’est possible, mais la Suisse n’en fait pas encore assez. Pour limiter le réchauffement de la planète à environ 1,5°C, les émissions devront encore être réduites d’environ moitié d’ici à 2030. De toute évidence, nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire. L’Office fédéral de l’environnement a d’ailleurs récemment indiqué que cet objectif intermédiaire ne serait pas atteint.

Comment expliquez-vous cette situation?
L’un des principaux problèmes est que la Suisse cherche à atteindre ses objectifs grâce à des compensations réalisées à l’étranger. Or, la priorité devrait être de réduire ses propres émissions plutôt que de les compenser ailleurs.

Quels sont les principaux secteurs émetteurs en Suisse?
Les émissions de CO₂ proviennent principalement des transports, en particulier des voitures à essence et diesel, ainsi que du chauffage au mazout et au gaz. Une transition résolue vers les voitures électriques, les pompes à chaleur ou la géothermie permettrait de réaliser des progrès considérables.

«Des avancées existent, mais le développement de la mobilité électrique reste beaucoup trop lent en Suisse»

Les procédés industriels offrent eux aussi un important potentiel pour remplacer les énergies fossiles. En tant que place financière mondiale, la Suisse peut également exercer une influence au-delà de ses frontières, notamment grâce au désinvestissement, c’est-à-dire au retrait ciblé des capitaux des secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre au profit d’activités économiques durables.

Le conseiller fédéral en charge de l’Environnement, Albert Rösti, a récemment déclaré sur la TV alémanique SRF1 que la Suisse ne pouvait pas faire cavalier seul en matière de protection du climat. Que pensez-vous de cette affirmation?
L’attitude de la Suisse dans ce domaine est importante. Si nous faisons preuve d’hésitation en matière de protection du climat, cela peut envoyer un signal aux autres pays. Ils pourraient adopter le même raisonnement et se dire: si la Suisse, pays riche disposant de moyens considérables, n’y parvient pas, pourquoi devrions-nous faire davantage?

«Au final, il est évident que chaque pays doit apporter sa contribution. Mais la Suisse dispose, dans ce domaine, de possibilités et de moyens particuliers»

Dans le même temps, la consommation des Suissesses et des Suisses génère aussi des émissions à l’étranger. Quelle est l’importance de ce phénomène?
Les émissions générées à l’étranger par la consommation des Suissesses et des Suisses sont trois fois plus élevées que celles produites sur le territoire national.

«Là aussi, il existe des leviers d’action, par exemple en évitant la fast fashion et les produits qui sont très peu utilisés, tout en privilégiant davantage les biens produits localement et générant moins d’émissions.»

Pensez-vous que des épisodes comme la récente vague de chaleur puissent aussi donner un nouvel élan à la politique climatique?
On peut l’espérer. Les conséquences deviennent de plus en plus visibles pour l’ensemble de la population. Mais ce que nous vivons, aujourd’hui, n’est rien en comparaison de ce qui nous attend si nous ne parvenons pas à inverser la tendance. Nous connaîtrons encore des vagues de chaleur comme celle de la semaine dernière. En revanche, nous pouvons éviter que la situation ne s’aggrave davantage.

Les conséquences déjà observées du changement climatique sont-elles donc irréversibles?
Non, et c’est précisément ce que beaucoup ne comprennent pas. Le CO₂ déjà émis reste dans l’atmosphère pendant des centaines, voire des milliers d’années. Même si nous cessions totalement nos émissions du jour au lendemain, les conditions climatiques resteraient au minimum celles que nous connaissons aujourd’hui. A l’échelle du temps humain, une grande partie de ces effets est tout simplement irréversible.

Le ministre de l’Environnement Albert Rösti a qualifié la vague de chaleur de signe évident du changement climatique, tout en mettant en garde contre tout alarmisme. Qu’avez-vous pensé en entendant ces propos?
Je regrette profondément ce type de déclaration, surtout lorsque l’on sait que des personnes meurent déjà, aujourd’hui, des conséquences de ces vagues de chaleur. Les preuves scientifiques sont là. Dans une étude menée avec l’Université de Berne, nous avons montré que plusieurs centaines de personnes étaient décédées durant l’été 2022 à la suite des vagues de chaleur et que ces décès étaient clairement imputables au changement climatique d’origine humaine.

Albert Rösti met en garde contre l’alarmisme. Vous estimez au contraire que nous ne prenons toujours pas suffisamment au sérieux le changement climatique et ses conséquences?
Il règne en Suisse un faux sentiment de sécurité. Les réactions de stupeur suscitées par un thermomètre approchant les 40 degrés la semaine dernière en sont une illustration. La crise climatique est encore trop souvent minimisée. Beaucoup pensent que la Suisse sera relativement épargnée. Les dangers restent largement sous-estimés. (adapt. dal)

La canicule étouffe la Suisse et ça va empirer
Video: watson
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