Des «vols de luxe» en zone protégée indignent en Suisse
La vidéo avait fait le tour du monde: filmée par des randonneurs en avril 2025, elle montrait un petit avion se posant sur un glacier du versant suisse du Mont-Rose, à 4230 mètres d'altitude. Quelques instants plus tard, l'appareil faisait demi-tour et redécollait, frôlant dangereusement une colonne d'alpinistes.
Il s'agit d'un spectacle inhabituel, mais les atterrissages en haute montagne ne sont pas interdits en Suisse, du moins sous certaines conditions. Ces manœuvres peuvent, en effet, être effectuées dans des endroits spécifiques, appelés «places d'atterrissage en montagne (PAM)». Ces sites, dépourvus d’infrastructure, sont situés à plus de 1100 mètres d'altitude, principalement sur des glaciers. La Confédération en reconnaît 40.
Problème: environ la moitié de ces aires, à savoir 17, se trouvent dans ou à proximité de paysages protégés d’importance nationale, dits zones IFP. C'est ce que rapporte l'ONG Mountain Wilderness, qui dénonce une «situation inacceptable».
Les places d'atterrissage en montagne remplissent deux fonctions, explique l'Office fédéral de l'aviation civile (Ofac): former les pilotes et effectuer des vols touristiques. Ces derniers désignent essentiellement la pratique de l'héliski, qui consiste à amener des skieurs au sommet d'une montagne avec un hélicoptère. Ses prix élevés et son impact écologique en font une discipline particulièrement controversée, par ailleurs interdite ou fortement limitée dans nos pays limitrophes.
La fréquentation des zones d'atterrissage en montagne varie fortement avec le temps. Si les mouvements aériens liés à l'héliski représentent une minorité, on en compte tout de même plusieurs milliers par année; en 2019, l'Ofac en avait enregistré plus de 12 000.
Ce sont précisément ces «vols de luxe» que Mountain Wilderness veut combattre. L'ONG a annoncé qu'elle déposera une demande auprès de la Confédération pour exiger l'interdiction de l'héliski et d'autres activités similaires dans les zones protégées.
«Nous faisons une distinction nette entre les vols touristiques et les vols d'entraînement», précise Juerg Haener, chargé de communication auprès de l'ONG. Si les restrictions préconisées par Mountain Wilderness visent les premiers, les deuxièmes ne seraient pas touchés par ces mesures - «à condition d’être conformes à la loi en vigueur», complète-t-il.
Juerg Haener souligne toutefois que l'argument selon lequel ces places d'atterrissage sont nécessaires à la formation des pilotes «ne fait pas beaucoup de sens», surtout lorsqu’il s’agit de places d’atterrissage situées dans des paysages d'importance nationale: «Il existe de nombreuses autres aires qui ne se trouvent pas dans ou à proximité d'une zone IFP», note-t-il.
«Intérêt touristique global»
Pour les autorités suisses, il n'y a, en revanche, pas de problème. Contacté, l'Ofac rappelle que le Plan sectoriel de l'infrastructure aéronautique «prévoit que l’héliski puisse continuer à être pratiqué sur les PAM qui s’y prêtent, pour autant qu’un intérêt touristique global et justifié soit démontré». Et d'ajouter:
«L'utilisation de ces aérodromes offre aux jeunes pilotes de montagne une occasion importante de s'entraîner», ajoute l'Ofac. «Cela profite en fin de compte à toutes les personnes victimes d'un accident ou en détresse en montagne».
Juerg Haener ne partage pas cet avis. «Il suffit de comparer la Suisse et les pays limitrophes pour voir que cet argument ne tient pas la route», fustige-t-il: «Les pilotes français, italiens ou autrichiens ne font pas d'héliski, mais sont absolument en mesure de mener des opérations de sauvetage».
Des vols illégaux?
L'ONG appuie sa demande sur un avis de la Commission fédérale pour la protection de la nature et du paysage (CFNP). Ce groupe d'experts avait été sollicité en 2011 au sujet de la PAM du Mont-Rose, située dans une zone protégée. Les conclusions de son évaluation, rendue une année plus tard, étaient catégoriques: l'utilisation de cette place d'atterrissage «constitue une atteinte grave aux objectifs de protection» du paysage, peut-on lire. L'avis ajoutait:
La CFNP préconisait également que le nombre de mouvements aériens y soit limité à 100 par an. Pour Mountain Wilderness, c'est la preuve que «les atterrissages en montagne vont à l'encontre des objectifs de protection des paysages d'importance nationale». «La Confédération n'a toutefois jamais remédié à cette situation», déplore l'ONG. Contactée, la commission affirme que ses avis «doivent être pris en considération par les autorités», mais ne sont toutefois pas contraignants.
Dans son rapport annuel de 2014, la commission réitérait les conclusions de son avis, affirmant que «les PAM situées à l’intérieur d’objets de l’IFP ne sont en principe pas compatibles avec les objectifs de protection». Par conséquent, elles sont «en conflit avec l’art. 6 de la Loi fédérale sur la protection de la nature et du paysage (LPN)».
Mountain Wilderness n'hésite, par ailleurs, pas à qualifier les vols touristiques effectués dans ces zones d'«illégaux». Pour le Conseil fédéral, pourtant, il n'en est rien. En réponse à une interpellation de la conseillère nationale verte Regula Rytz, le gouvernement affirmait en 2019 qu'il n'était «pas opportun de procéder à un nouveau réexamen des PAM».
C'est ce que demande la requête que Mountain Wilderness s'apprête à déposer. On verra si leur argumentaire parviendra à convaincre les autorités.
