Que va faire Cassis en Corée du Nord? Un ex-diplomate raconte
Pourquoi le conseiller fédéral Ignazio Cassis se rend-il en Corée du Nord?
Depuis la semaine dernière, la Suisse dispose à nouveau d'un bureau à Pyongyang. Son inauguration officielle doit avoir lieu jeudi, en présence du chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), Ignazio Cassis.
Le conseiller fédéral doit également rencontrer la ministre nord-coréenne des Affaires étrangères, Choe Son Hui, pour une séance de travail. Selon le DFAE, les discussions porteront sur la situation sécuritaire dans la péninsule coréenne, la reprise des consultations bilatérales et le contexte géopolitique.
Le choix de cette date s'explique aussi par la volonté de la Corée du Nord de renouer avec l'étranger après plusieurs années d'isolement. L'an dernier, par exemple, le chef de l'Etat vietnamien s'est rendu dans le pays pour la première fois depuis 20 ans. La Corée du Nord s'est par ailleurs rapprochée depuis longtemps de la Chine et de la Russie, notamment en apportant un soutien militaire à Moscou dans la guerre en Ukraine.
Selon l'ancien ambassadeur Thomas Borer, le déplacement d'Ignazio Cassis ne doit rien au hasard. Il s'inscrit dans la continuité de l'engagement de longue date de la Suisse dans la péninsule coréenne. Depuis 1953, des officiers suisses sont stationnés sans interruption sur la ligne de démarcation entre les deux Corées, où ils contribuent au maintien de la paix.
Il s'agit de la plus ancienne mission suisse de promotion de la paix. La Suisse figure également parmi les rares pays occidentaux à entretenir un dialogue politique avec la Corée du Nord.
«Cette visite s'inscrit donc dans l'histoire de nos bons offices», explique Thomas Borer. La Corée du Nord joue également un rôle important sur les plans régional et géopolitique. Selon l'ancien diplomate, Ignazio Cassis cherche donc certainement à engager le dialogue pour des raisons stratégiques.
Ignazio Cassis rencontrera-t-il Kim Jong-un?
Interrogé, le DFAE ne précise pas si Ignazio Cassis rencontrera Kim Jong-un lors de son voyage en Corée du Nord. Selon Thomas Borer, la décision d'organiser ou non une rencontre avec le dictateur nord-coréen dépendra probablement de considérations politiques:
De telles images seraient mal accueillies en Suisse comme dans les Etats démocratiques alliés. D'autant que Kim Jong-un dirige l'un des régimes les plus répressifs au mond et bafoue les droits humains: les citoyens ne peuvent ni quitter le pays ni exprimer librement leurs opinions. Pour imposer une obéissance absolue, le régime de Kim Jong-un persécute, emprisonne et torture ses opposants politiques. De plus, dans le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, la Corée du Nord occupe la 179e place sur 180 pays.
Comment se déroulera la rencontre avec la délégation nord-coréenne?
Les préparatifs d'une visite officielle commencent généralement plusieurs mois à l'avance. Les responsables du DFAE négocient alors avec les autorités du pays hôte pour définir les points à l'ordre du jour. Selon Thomas Borer, cette procédure s'applique également à la Corée du Nord.
Lors de la rencontre, les échanges devraient se dérouler sur un ton professionnel, voire cordial. Il est également probable que les délégations s'offrent de petits cadeaux, comme le veut l'usage lors des visites officielles. «Dans le cas de la Corée du Nord, ce ne sera pas une Rolex en or. Mais la délégation suisse aura certainement apporté une petite attention.» Thomas Borer ne se prononce toutefois pas sur la valeur d'un éventuel présent.
Interrogé à ce sujet, le DFAE n'exclut pas que des cadeaux soient remis à la délégation nord-coréenne:
Malgré ces courtoisies diplomatiques, Thomas Borer est convaincu qu'Ignazio Cassis abordera la situation humanitaire préoccupante en Corée du Nord. «Même si ce sujet ne sera pas évoqué lors de la conférence de presse qui suivra.»
Quelle différence entre le nouveau bureau et une ambassade?
Avec l'ouverture de ce nouveau bureau, la Suisse retrouve une représentation en Corée du Nord après six ans d'interruption. Un diplomate devrait y travailler aux côtés de deux employés locaux. Cette présence sur place doit permettre au DFAE de renforcer à l'avenir ses contacts avec les autorités politiques nord-coréennes.
Le nouveau bureau dispose toutefois d'un statut diplomatique inférieur à celui d'une ambassade ou d'un consulat. Les ambassades sont chargées des relations entre le Conseil fédéral et les gouvernements des pays hôtes. Les consulats assurent principalement des tâches administratives et fournissent des services aux citoyens, auxquels ils servent également de points de contact.
Le bureau de Pyongyang dépend de l'ambassade de Suisse à Pékin, qui reste compétente pour les relations diplomatiques et consulaires avec la Corée du Nord. Selon Thomas Borer, ce type de bureau est surtout courant dans les pays où la Suisse mène des programmes d'aide au développement.
Comment les efforts de la Suisse en Corée du Nord sont-ils accueillis au Parlement?
L'engagement de la Suisse en faveur de la promotion de la paix dans le cadre de sa politique étrangère fait largement consensus. Il suscite néanmoins aussi des critiques.
C'est notamment le cas du conseiller national Gerhard Pfister (Le Centre). A ses yeux, l'ouverture d'un bureau en Corée du Nord est en contradiction avec les projets d'économies du DFAE dans l'aide au développement. A partir de 2029, la Suisse entend concentrer cette aide sur 21 pays prioritaires, contre 34 actuellement.
Gerhard Pfister précise:
Le DFAE estime que la remise en état des locaux à Pyongyang entraînera des dépenses uniques comprises entre 200 000 et 500 000 francs. Les frais de fonctionnement annuels sont, quant à eux, évalués à 900 000 francs.
Le conseiller aux Etats Damian Müller (PLR) estime lui aussi que la question des coûts est légitime. Selon lui, le DFAE doit gérer les deniers publics avec rigueur. Il juge toutefois utile de maintenir une présence diplomatique à Pyongyang. «Elle sert nos intérêts en matière de sécurité et de stabilité.» Le soutien militaire apporté par la Corée du Nord à la Russie montre, selon lui, que la sécurité en Asie de l'Est et celle de l'Europe sont liées. (trad. hun)
