Pour Ignazio Cassis, le monde allait bien «jusqu'au phénomène woke»
Un petit bouquet de fleurs trône sur la table. Dehors, le soleil printanier brille. Ignazio Cassis nous reçoit au Palais fédéral pour une interview, placée sous le signe de l'état du monde, des crises, des guerres et du rôle que joue la petite Suisse dans tout cela.
Presque au même moment, à deux minutes du bureau de Cassis, le Conseil des Etats débat de l’initiative sur la neutralité de l’UDC, initiative populaire qui limiterait la marge de manœuvre du Conseil fédéral en matière de politique étrangère. Cassis annonce qu’il devra peut-être interrompre l’interview pour pouvoir participer au débat au Conseil des Etats. Ce qui se produira effectivement.
En tant que conseiller fédéral, vous voyagez dans le monde entier, y compris dans des zones de crise comme l’Ukraine. Comment vivez-vous votre retour en Suisse à chaque fois?
Ignazio Cassis: Je me dis parfois «Felix Helvetia», heureuse Suisse. Quand je vois les problèmes des autres pays et que je les compare aux nôtres, je me rends compte que nous allons toujours très bien
Comment gérez-vous personnellement toutes ces mauvaises nouvelles: l'Ukraine, Gaza, le Soudan, le Venezuela, le Liban et maintenant la guerre en Iran?
En 2023, le chancelier fédéral Walter Thurnherr affirmait dans son discours d’adieu que la Confédération traversait actuellement sa période la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale.
Notamment avec l’escalade au Proche-Orient. On ne parle malheureusement guère des violents conflits en Afrique. Sans compter la Chine et les Etats-Unis, qui rivalisent dans le domaine des nouvelles technologies.
La Suisse a offert ses bons offices aux Etats-Unis et à l’Iran. Malgré cela, la guerre a éclaté.
Lors des négociations menées par Oman à Genève, tout a été mis en œuvre pour empêcher la guerre. Lorsque les bombardements américains et israéliens sur Téhéran ont commencé, ce fut également une grande déception pour nous.
Les Etats-Unis ont-ils réellement négocié avec l'Iran à Genève en février, ou n'était-ce qu'une mise en scène?
Il s'agissait de négociations sérieuses. Mais à Washington, tous n'ont pas la même vision: certains membres du gouvernement souhaitent négocier, d'autres ont fait pression pour une offensive rapide.
Cela s’est produit alors que les négociations étaient encore en cours. N’est-ce pas un manque de respect, y compris envers la Suisse et son rôle de médiateur?
C’est regrettable. Mais nous nous trouvons dans une phase où les anciennes règles ne s’appliquent plus. C’est la politique de puissance qui domine.
Depuis quand?
Une rupture s'est certainement produite en 2022, lorsque la Russie – l'une des cinq puissances disposant d'un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU – a attaqué l'Ukraine. Presque au même moment, la Suisse a été élue pour la première fois au Conseil de sécurité. Nous avons vécu cette désillusion de près.
Avez-vous encore des contacts avec l’Iran ? Votre homologue iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghtchi, est-il encore en vie?
Apparemment oui. Il a encore été vu mercredi lors d’une interview.
Vous avez mentionné l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Du point de vue du droit international, on peut établir des parallèles avec les frappes aériennes américaines en Iran. Mais: Trump fait quelque chose de bien – il s’en prend aux mollahs qui ont fait tuer des milliers de personnes. Pour la Suisse neutre, s’agit-il simplement d’une violation du droit international dans les deux cas?
Le Conseil fédéral a clairement déclaré que l’attaque contre l’Iran était également contraire au droit international.
Mais cette attaque a été lancée pour d'autres raisons que l’agression russe.
En tant que pays neutre, nous devons nous en tenir au droit et faire preuve de retenue dans nos jugements publics. C’est la seule façon de garantir l’efficacité de notre diplomatie. La neutralité n’est donc pas une fin en soi: c’est un instrument de politique étrangère qui nous permet de défendre nos intérêts, notamment en matière de sécurité.
Serait-ce contraire à la neutralité si vous disiez: un changement de régime à Téhéran serait le bienvenu?
En tant que journaliste et citoyen suisse, vous avez le droit de le dire. En tant que ministre des Affaires étrangères et représentant officiel de la Suisse, je m’abstiens. D’autant plus que, en vertu de notre mandat de puissance protectrice, nous dépendons de la confiance des deux parties.
C'est-à-dire?
Nous n’avons pas l’armée la plus puissante du monde, nous sommes un petit Etat. Si nous sommes utiles au monde, cela sert notre sécurité. Et pour être utiles, nous disposons de nos outils diplomatiques: l’action humanitaire, la diplomatie de paix, les bons offices. Mais si nous nous posons en donneurs de leçons morales et protestons bruyamment contre ceci ou cela, nous courons le risque que les autres Etats ne nous considèrent plus ni comme neutres ni comme utiles.
Vous voulez rester neutre face aux mollahs qui, selon certaines sources, ont tué plusieurs dizaines de milliers de personnes ce printemps?
Nous avons également critiqué l’Iran pour cela et convoqué son ambassadeur. Mais nous devons le faire avec une certaine retenue. Il en va des intérêts de la Suisse: la sécurité, l’indépendance, la prospérité.
L'ancien président du Centre, Gerhard Pfister, affirme que les bons offices en Iran n'ont pas rendu service au peuple iranien et n'ont fait que renforcer le régime.
Ce constat est inexact. Le canal de communication que nous entretenons entre Téhéran et Washington depuis plus de 45 ans a eu bien plus d’impact que ce qui est connu du grand public et même des parlementaires. La confidentialité est ici essentielle.
L'Onu est pratiquement incapable d'agir, certaines puissances disposant d'un droit de veto se moquent du droit international et se paralysent mutuellement. L'Onu ne sera-t-elle bientôt plus qu'une organisation humanitaire parmi d'autres?
L'Onu est soumise à de profonds bouleversements. Et certains gouvernements interprètent le droit international à leur guise. Cela suscite la méfiance et l’inquiétude chez beaucoup de gens. On le constate déjà en Europe, mais aussi dans les pays du Sud, où l’on s’indigne du soi-disant deux poids deux mesures du Nord riche. En Suisse, je le ressens un peu moins, peut-être grâce à notre prospérité. Mais cette incertitude qui règne tout autour de nous pourrait bien finir par nous atteindre aussi.
Vous semblez assez pessimiste.
J’essaie de décrire l’état du monde tel qu’il est. Il serait erroné d’interpréter le monde tel que nous le souhaiterions. Nous devons accepter la réalité et nous demander ce que cela signifie pour la Suisse, quelle est la meilleure voie à suivre pour notre pays. Pour le dire de manière provocante: nous devons voir comment nous débrouiller dans ce monde troublé.
Nous «débrouiller»?
Le terme «se débrouiller» est souvent considéré comme un défaut par les médias. J’y vois plutôt une compétence fondamentale de la Suisse: trouver la meilleure façon de préserver nos intérêts. Pas à pas, avec un pragmatisme sain.
A cet instant, l'huissier interrompt l'interview. Le débat sur la neutralité au Conseil des Etats entre dans sa phase décisive. Cassis s'empresse de se rendre au Parlement. A son retour, il semble soulagé: les Chambres rejettent l'initiative de l'UDC et soutiennent le ministre des Affaires étrangères dans sa conception de la neutralité.
Nous avons beaucoup parlé de problèmes jusqu’à présent. Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir?
Que les choses évoluent aussi dans la bonne direction. La Suisse préside cette année l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l’OSCE. Dans ce cadre, je m’engage fortement en faveur d’une solution à la guerre en Ukraine. Et cette semaine, nous avons réussi à faire en sorte que tant la Russie que les Etats-Unis approuvent son budget pour l’année prochaine. Pour la première fois depuis six ans. Cela montre que les deux pays ont intérêt à préserver ce canal de communication.
Malgré tout, l’incertitude semble gagner du terrain en ce moment. Comment interprétez-vous cela dans un contexte plus large?
Regardons les décennies passées: après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, le monde s’est rassemblé, on a créé l’Onu, l’économie a connu une croissance sans précédent. La génération des baby-boomers a connu de belles années, puis est venue la génération de 1968. On s’aimait, on avait des fleurs dans les cheveux et on écoutait de la bonne musique. Cela a perduré jusqu’à ce que le politiquement correct et le phénomène woke imprègnent presque tous les aspects de la vie. Ce qui, manifestement, est allé trop loin pour beaucoup aux Etats-Unis.
La balance penche désormais de l'autre côté et le fera jusqu'à ce que l'on assiste aux excès inverses et que le consensus s’effrite. C'est ainsi que fonctionne la démocratie.
La situation internationale explosive est-elle favorable ou défavorable aux traités de l'UE, qui vont maintenant être soumis au Parlement et, en 2027 ou 2028, au peuple?
Je suis médecin. Lorsque les gens sont inquiets, ils recherchent la stabilité et non des tensions avec leurs voisins. Plus de la moitié de la population suisse vit dans des régions frontalières et a des contacts quotidiens avec l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Autriche. Je ne peux pas imaginer que nous nous retirions.
Malgré tout, la résistance est forte, on craint des atteintes à la démocratie directe. Comment comptez-vous convaincre les gens?
En expliquant clairement de quoi il s’agit: d’accords qui nous garantissent l’accès au marché intérieur de l’UE.
Bien sûr, ces accords nous engagent, mais ils se limitent aux domaines dans lesquels nous souhaitons coopérer avec l’UE.
N’est-ce pas beaucoup plus profond que cela?
Non, ce n’est pas le cas. Voulons-nous rester indépendants? Pour être indépendants, il faut avoir de l’argent. Sans argent, on devient dépendant. Pour gagner de l’argent, nous avons besoin de relations sereines avec nos voisins et de débouchés pour nos excellents produits. C’est ainsi que nous pouvons garantir notre prospérité.
Cet accès au marché n’est possible qu’avec la libre circulation des personnes, l’UE ne laisse planer aucun doute à ce sujet. En juin, nous voterons sur l’initiative de l’UDC visant à plafonner la population suisse à 10 millions d'habitants, qui revient à dénoncer la libre circulation des personnes. Compte tenu de la forte immigration, comprenez-vous que beaucoup de gens pensent: «Ça suffit»?
Cette initiative populaire est une menace pour notre stabilité et notre prospérité. C’est une provocation, peut-être aussi un signal d’alarme: pour que les gens prennent conscience que nous avons besoin de l’immigration de main-d’œuvre qualifiée. Mais celle-ci exerce également une pression sur le logement et les transports. Des défis auxquels la Confédération et les cantons font face à l’aide d’instruments ciblés.
En cas de «oui», les nouveaux accords avec l’UE seraient-ils pratiquement caducs?
Tant que nous n’atteindrons pas les 10 millions d’habitants, cette initiative restera une simple menace. Néanmoins, un «oui» constituerait non seulement un lourd fardeau pour nos relations avec l’UE, mais aussi pour la confiance des autres pays dans la stabilité de la Suisse et donc dans la crédibilité de notre pays.
Voyez-vous également des avantages en matière de politique de sécurité dans de bonnes relations avec l’UE?
Il y a une différence essentielle par rapport aux débats de 2021, lorsque l’accord-cadre a échoué. C’était encore avant la guerre en Ukraine.
Jusqu’à la guerre, cela passait au second plan. Mais l’UE n’est pas seulement un projet économique, c’est aussi un projet de paix. Elle a réuni l’Allemagne et la France, autrefois ennemies, et a apporté la paix et la sécurité sur le continent. A l’époque, ces deux pays étaient des grandes puissances. Ce n’est plus le cas aujourd’hui...
... On le voit dans la guerre en Iran: l'Europe ne joue pratiquement aucun rôle et n'a aucune influence dans ce domaine.
Si l'Europe veut jouer un rôle important sur la scène mondiale, si elle ne veut pas se contenter d'observer les décisions prises par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, elle doit renforcer sa coopération militaire. Il faudrait aller plus loin vers la création d'une alliance de défense commune.
Serait-ce une bonne chose pour la Suisse?
Oui, car nous sommes au cœur du continent européen. C’est pourquoi notre développement et notre sécurité dépendent largement de la direction que prend l’Europe. Que nous le voulions ou non, et indépendamment du fait que nous soyons en dehors de l’UE. Je suis convaincu que notre population en est tout à fait consciente. L’insécurité dans le monde montre que nous devons être bien préparés et qu’en même temps, nous ne pouvons pas tout gérer seuls.
Vous êtes le ministre des Affaires étrangères ayant la plus longue ancienneté en Europe, et nous avons l’impression que, malgré les crises, vous appréciez de plus en plus votre travail au fil du temps.
Je ne me réjouis absolument pas des crises, ce serait une fausse impression. Mais elles m’obligent à rester curieux et à mieux comprendre ce que nous pouvons faire pour notre pays afin d’assurer sa sécurité et sa prospérité. C’est ce qui me motive.
Dans ce cas, vous devriez continuer encore de nombreuses années.
Allez savoir! (Rires)
(trad. mrs)
