La Suisse a un problème avec ce pédophile présumé aux Philippines
A première vue, le jugement est explosif. Suspecté de délits sexuels, un Suisse est détenu aux Philippines, mais la Confédération ne parvient pas à le faire rapatrier. Le tribunal cantonal argovien a rappelé le ministère public à l’ordre. A y regarder de plus près, toutefois, l’affaire est plus complexe.
«Délinquant sexuel, indésirable»
Concrètement, il s’agit d’un Suisse à l’âge de la retraite. Depuis environ six mois, Walter P., (nom modifié), croupit dans une prison philippine. Les autorités d’immigration de cet Etat insulaire l’ont arrêté, fin septembre 2025, à l’aéroport de Manille, peu avant son départ pour Bangkok. L’accusation: participation à des actes sexuels sur des enfants.
Ces informations sont connues parce que l’Etat philippin ne fait guère preuve de retenue envers les suspects. A la manière d’un pilori en ligne, les autorités publient les noms des personnes suspectées et les faits qui leur sont reprochés, sans condamnation définitive, mais avec nom et photo. C’est le cas de Walter, une image le montre le regard sombre, tenant une pancarte portant l’inscription: «Sex Offender Undesirable». Délinquant sexuel, indésirable. Une image qui rappelle un avis de recherche.
A l’automne 2025, une procédure pénale était déjà en cours contre Walter P. dans le canton d’Argovie pour consommation et diffusion de contenus représentant des abus sexuels sur des enfants – autrement dit, de la pédopornographie. Il avait déjà été condamné en 2017 et en 2021 pour des faits similaires. Des agressions directes sur des enfants ne lui étaient toutefois pas reprochées.
Le ministère public ne l’a, cependant, pas placé en détention provisoire. Les preuves étaient jugées insuffisantes et aucun risque de fuite n’avait été identifié. Mais à l’été 2025, P. se rend en Asie. Des photos publiées sur Facebook et Instagram le montrent au Cambodge, souriant devant une statue bouddhiste, coiffé d’un chapeau de riziculteur. Puis, à Manille, les menottes se referment.
Les extraditions depuis les Philippines sont difficiles
Le ministère public cantonal apprend son arrestation début octobre et souhaite le faire revenir. Mais dans le cas des Philippines, cela est particulièrement compliqué. Certes, un accord d’entraide judiciaire existe entre les deux Etats depuis 2005. Toutefois, les extraditions en sont explicitement exclues. La Confédération qualifie ces procédures avec les Philippines de «très difficiles»: elles sont complexes, longues et coûteuses.
Le ministère public a donc choisi une autre voie. Il a volontairement renoncé à déposer une demande formelle d’extradition, qui relèverait de toute façon de la Confédération. A la place, il entendait participer financièrement à la procédure d’expulsion déjà engagée par les Philippines.
L’avocat de Walter P. a fait opposition à cette démarche, avec succès. La Cour supérieure a récemment statué que cette procédure équivalait de fait à une extradition.
Selon le jugement, la prise en charge des coûts par le ministère public visait uniquement à obtenir l’extradition. Une remise était d’ailleurs prévue en janvier 2026 à l’aéroport de Zurich. Il s’agissait donc clairement d’une extradition, pour laquelle le droit applicable devait être respecté, écrit le collège de juges. En bref: le ministère public aurait dû engager une procédure formelle d’extradition via la Confédération.
Le ministère public défend sa démarche
Le ministère public a-t-il commis une erreur? Son porte-parole, Adrian Schuler, défend une approche pragmatique et proportionnée. La méthode choisie aurait été non seulement plus rapide, mais aussi nettement moins coûteuse. Les frais sont estimés à environ 6000 francs. «Une procédure formelle d’extradition aurait coûté plusieurs fois plus», écrit-il, notamment en raison des frais d’interprétation et de l’administration.
Surtout, le communicant rejette l’accusation de la Cour selon laquelle le ministère public aurait tenté d’influencer un Etat étranger. L’initiative de l’expulsion provenait exclusivement des autorités philippines. Le ministère public souhaitait simplement tirer parti de cette mesure déjà en cours:
Après la décision de la Cour, le ministère public continue de renoncer à une demande formelle. Les raisons ne tiennent pas seulement aux coûts, mais aussi à la durée supplémentaire de plusieurs mois. En cas de condamnation, il existe un risque de «sur-détention» – c’est-à-dire une détention plus longue que la peine prononcée. Ainsi, Walter P. attend son expulsion aux Philippines. L’histoire pourrait s’arrêter là.
Pourquoi Walter P. a pu prendre la fuite
Mais un autre épisode, survenu l’été précédent, éclaire la situation. Il explique comment Walter P. a pu quitter la Suisse pour l’Asie.
A l’été 2025, il se trouvait encore en régime de détention ouverte à l’établissement pénitentiaire de Wauwilermoos, dans le canton de Lucerne. A ce moment-là, le ministère public argovien avait déjà ouvert une nouvelle procédure. Il avait perquisitionné l’appartement de l’épouse de P. en Argovie – où celui-ci séjournait le week-end lors de ses sorties autorisées – sans résultat. C’est du moins ce que rapportait le média 20 Minuten à l’automne.
La source du site d’information est un codétenu anonyme. Selon lui, Walter P. se montrait confiant. Il aurait non seulement évoqué ouvertement sa fuite après sa libération, mais aurait aussi recherché des vols pour l’Asie sur un ordinateur surveillé avec accès à Internet. Autrement dit: il planifiait sa fuite depuis la prison.
Or le ministère public argovien affirme n’en avoir rien su. Aucun indice concret ne laissait penser que le prévenu préparait une fuite à l’étranger pendant sa détention, écrit le porte-parole. Qui ajoute:
Cela ressemble à une critique à peine voilée de l’établissement de Wauwilermoos. Mais sa porte-parole, Larissa Probst, ne peut pas s’exprimer sur ce cas précis pour des raisons de protection des données. Elle ne confirme pas que Walter P. y a été détenu, sans pour autant le nier.
Interrogée, elle précise que les ordinateurs sont surveillés en temps réel par un collaborateur. Elle confirme que les autorités d’exécution ont l’obligation de transmettre les indices de projets de fuite. Elle ajoute que l’établissement est informé des procédures pénales en cours à l’entrée d’un détenu, mais pas nécessairement si une procédure est ouverte ultérieurement.
Que retenir? D’éventuels manquements dans le canton de Lucerne, un avocat habile et des procédures longues font que Walter P. peut rester en Asie. Il faudra du temps avant que le ministère public puisse l’interroger. Si cela arrive un jour. (trad. hun)
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