L'initiative UDC peut créer des embouteillages monstres en Suisse
La question s'est posée très tôt, lorsque la Commission des institutions politiques (CIP) débattait de l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions» de l'UDC: que se passerait-il pour les frontaliers en cas de «oui» lors des votations du 14 juin?
Peter Schilliger a voulu le savoir avec précision. Le conseiller national PLR et membre du conseil d'administration du TCS a notamment mis en garde contre de longues files d'attente aux frontières. Contacté, il lâche:
Une étude qui agite la politique suisse
Peter Schilliger n'a pas obtenu de réponse claire. Le conseiller fédéral Beat Jans s'est contenté d'expliquer qu'en cas de «oui», le nombre de frontaliers pourrait même augmenter, les entreprises étant amenées à recruter davantage de personnel à l'étranger. Le secrétaire d'Etat Vincenzo Mascioli a, quant à lui, anticipé une pression supplémentaire sur les infrastructures, sans pour autant disposer de projections précises. Cela est sur le point de changer.
Ces jours-ci, une nouvelle étude du bureau de conseil Ecoplan entre en consultation auprès des offices fédéraux. Elle analyse en détail les conséquences possibles d'une sortie des accords de Schengen et de Dublin, et se lit par endroits comme une mise en garde aux issues incertaines.
L'étude a beau ne pas mentionner une seule fois l'initiative de l'UDC, elle n'en est pas moins explosive sur le plan politique. Car le Conseil fédéral avertit depuis des mois: si le peuple accepte l'initiative le 14 juin et que la Suisse résilie la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, d'autres accords bilatéraux pourraient tomber. Les accords de Schengen et Dublin seraient alors eux aussi menacés.
Plusieurs cantons frontaliers, considérés comme des «swing states» (réd: en référence aux Etats américains dont l'issue des votes est usuellement incertaine), seraient touchés par ces conséquences. Bâle-Campagne et les Grisons avaient ainsi approuvé de justesse l'initiative contre l'immigration de masse en 2014, et pourraient cette année encore jouer un rôle décisif pour l'obtention de la majorité des cantons.
Quelles conséquences en cas de retrait de Schengen?
Aujourd'hui, plus de 400 000 frontaliers font la navette vers la Suisse. Les régions de Bâle, de Genève et du Tessin en dépendent particulièrement. C'est précisément là qu'Ecoplan anticipe les perturbations les plus importantes.
Sans Schengen/Dublin, la Suisse deviendrait une frontière extérieure de l'UE. La France, l'Allemagne et l'Italie devraient alors instaurer des contrôles frontaliers systématiques. Ceux-ci pourraient se dérouler à des degrés divers. Dans le scénario médian, sur trois envisagés, les temps d'attente s'élèveraient, selon l'étude, à jusqu'à 422 000 heures-personnes par jour ouvrable.
Quelles conséquences pour la Suisse?
Les conséquences seraient graves: les auteurs de l'étude décrivent la Suisse du Nord-Ouest comme un espace frontalier étroitement imbriqué, avec des centaines de milliers de passages de frontière quotidiens.
Même des contrôles modérés pourraient y provoquer des embouteillages sur des kilomètres. Aux heures de pointe, des temps d'attente nettement supérieurs à une heure seraient envisageables dans certains scénarios. Les répercussions s'étendraient bien au-delà des postes frontière. Ecoplan met expressément en garde contre des bouchons s'enfonçant profondément dans les agglomérations. Le trafic intérieur serait lui aussi mis sous pression. Bâle-Campagne serait ainsi indirectement presque aussi touchée que Bâle-Ville et Genève.
Dans ce cas de figure, la Suisse devrait-elle également instaurer des contrôles aux frontières? Pas nécessairement. En tant qu'Etat souverain, la Suisse aurait la possibilité de continuer à renoncer aux contrôles frontaliers. Pour les pays de l'UE, en revanche, ils deviendraient obligatoires.
Quels risques pour les autres régions?
Les conséquences pour la région de Genève et le Tessin seraient tout aussi sévères que pour la Suisse du Nord-Ouest. Les prévisions sont plus favorables pour la Suisse orientale.
Saint-Gall, la Thurgovie ou Schaffhouse devraient elles aussi compter avec des contrôles supplémentaires et des temps de trajet allongés pour les pendulaires, mais les flux de trafic y sont moins concentrés et la dépendance économique envers les frontaliers moindre.
Quelles conséquences économiques?
De nombreux frontaliers renonceraient à leur poste ou cesseraient de faire la navette quotidiennement vers la Suisse. Dans le scénario pessimiste, leur nombre s'effondrerait de presque deux tiers, avec des conséquences catastrophiques pour les hôpitaux, la restauration et le secteur des services.
Mais pas seulement: si la main-d'œuvre venait à se raréfier et les chaînes d'approvisionnement à se fragiliser, l'attractivité de la place économique suisse s'en trouverait diminuée. Les entreprises pourraient dès lors délocaliser leurs investissements et une partie de leur production à l'étranger. Les secteurs orientés vers l'exportation seraient particulièrement touchés.
Des retombées sur la population craintes
Les auteurs de l'étude anticipent ici un effet paradoxal: les salaires en Suisse pourraient en partie même légèrement augmenter, simplement parce que la main-d'œuvre viendrait à manquer.
Le préjudice pour l'économie nationale n'en serait pas moins nettement plus important, selon l'étude. Ecoplan table sur une baisse du produit intérieur brut allant jusqu'à 3,9% et un «potentiel de dommages de –1293 CHF en moyenne par habitant de la population suisse».
Quid des autres cantons?
Selon l'étude, les destinations touristiques phares seraient particulièrement concernées. L'étude mentionne spécifiquement Saint-Moritz, la région de la Jungfrau et la Suisse centrale.
La raison: sans accord avec l'UE sur les visas, des groupes de touristes asiatiques visitant l'Europe devraient franchir des obstacles administratifs supplémentaires pour se rendre en Suisse. L'étude prévoit un désavantage concurrentiel pour la Suisse et un manque à gagner de 300 à 800 millions de francs dans le secteur du tourisme.
Quel impact sur le secteur de l'asile?
Les auteurs considèrent le domaine sécuritaire comme particulièrement critique. Sans accès au Système d'information Schengen (SIS), la Suisse perdrait un instrument central dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, précise l'étude:
Cela concorde avec l'évaluation de l'Association suisse des fonctionnaires de police, qui a voté le rejet de l'initiative de l'UDC.
Pour l'aspect sécuritaire, l'étude ne fournit pas de calcul précis. Sans accord de Dublin, la Suisse devrait toutefois faire face à davantage de demandes d'asile qu'aujourd'hui. Car, en parallèle à l'UE, les réfugiés pourraient également y déposer une seconde demande. Ecoplan chiffre les coûts liés à ce surcroît de travail entre 300 millions et près d'un milliard de francs par an.
