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Ces Ukrainiens sont piégés dans une faille du système suisse

Pensionierte Ukrainerinnen und Ukrainer mit Schutzstatus S müssen in der Schweiz zu beengten, nicht altersgerechten Bedingungen wohnen. Voraussichtlich für immer. Und das völlig legal. Das zeigt ein B ...
Marina a dû rassembler tout ce qui lui reste dans 7m2.Image: watson/ aylin erol

«Pourquoi un pays comme la Suisse force des retraités à vivre ainsi?»

En Suisse, certains Ukrainiens à la retraite bénéficiant du statut S sont contraints de vivre dans des logements exigus et inadaptés à leur âge. Une situation qui risque de durer indéfiniment, comme le révèle une enquête de watson.
01.11.2026, 04:3001.11.2026, 12:56
Aylin Erol
Aylin Erol

Sur la boîte aux lettres de Marina, un trou béant apparaît à l'endroit où devrait se trouver la plaque nominative. À la place, une feuille collée sur la porte de la boîte aux lettres énumère les noms des occupants. Ils sont cinq.

L'espace prévu pour la plaque serait de toute façon trop petit pour accueillir autant de noms. Il faut dire que l'appartement de 3,5 pièces auquel appartient cette boîte aux lettres n'a pas été pensé pour cinq personnes.

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Image: watson/ aylin erol

Marina est pourtant contrainte de continuer à y vivre pour une durée indéterminée. Cette réfugiée ukrainienne de 65 ans a atteint l'âge de la retraite et le système entourant le statut de protection S n'a pas été conçu pour de telles situations.

«Bienvenue», lance Marina en ouvrant la porte de son logement. Elle ne peut pas tendre la main pour nous saluer, car elle a les bras chargés de linge propre. «Je ne sais même pas où le mettre», s'excuse-t-elle, avant de se diriger vers la chambre à coucher. Et là, on comprend ce qu'elle voulais dire.

La chambre de Marina mesure à peine 15 mètres carrés. Elle contient une grande armoire, deux lits, deux tables de chevet et trois petites étagères. Marina partage cette pièce avec une autre réfugiée ukrainienne. Toute sa vie doit tenir dans 7m2.

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Marina dispose de la moitié avant de la chambre.Image: watson/ aylin erol

L'armoire qu'elles partagent est déjà pleine. Marina suspend donc ses vêtements au radiateur. Elle s'excuse:

«En Ukraine, ce n'était pas aussi désordonné chez moi»

Là-bas, Marina était vétérinaire. Elle possédait son propre cabinet et un appartement au 14e étage d'un immeuble de Dnipro, une grande ville de l'est du pays. Mais face à l'avancée des troupes russes, elle ne supportait plus les coupures d'électricité, les alertes aux bombardements et la peur. Elle a donc fui vers la Suisse.

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Marina cherche les documents attestant de ses démarches pour obtenir de meilleures conditions de logement.Image: watson/ aylin erol

A l'été 2024, Marina a déposé une demande d'asile dans le canton de Zurich. Elle a obtenu le statut S, qui lui donne droit à un hébergement et à une aide financière. Elle se dit reconnaissante envers la Suisse de l'avoir accueillie. Pourtant, elle affirme:

«Vivre ainsi pour le reste de ma vie, ce serait inhumain»

Des conflits et un règlement drastique

Deux choses pèsent particulièrement sur le quotidien de Marina. Elle doit partager la salle de bains, qui comprend les toilettes et la douche, avec quatre autres personnes. Une situation qui représente pour elle une épreuve quotidienne. Marina souffre en effet d'une insuffisance du plancher pelvien, attestée par un médecin. Visiblement gênée, elle explique:

«C'est surtout le matin et le soir, lorsque tout le monde a besoin d'utiliser la salle de bains en même temps, que cela devient compliqué.»

Deuxièmement, Marina ne s'entend pas avec sa colocataire. Elle raconte des histoires inquiétantes sur la manière dont celle-ci lui rendrait la vie difficile. watson n'est pas en mesure de vérifier ses affirmations. Pour préserver un minimum d'intimité, Marina a installé une séparation entre son lit et celui de sa colocataire. Ce faisant, elle a enfreint le règlement intérieur.

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La salle de bain est utilisée par cinq personnes.Image: watson/ aylin erol

Dans le salon, un règlement plastifié est affiché sur une étagère. On peut notamment y lire:

«Il est interdit d'apporter des meubles supplémentaires dans le logement»

D'autres règles précisent:

«Les visiteurs doivent pouvoir présenter une pièce d'identité officielle.»
«Les nuitées et la présence de visiteurs entre minuit et 9 heures sont interdites.»
«Le calme doit être respecté à partir de 22 heures.»
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Le règlement en questionImage: watson/ aylin erol

Marina confie:

«J'ai l'impression d'être en prison ici. Pourtant, je n'ai rien fait de mal»

Elle ne voit aucune perspective d'amélioration:

«Je vais devoir rester vivre ici jusqu'à la fin de la guerre. Mais quand va-t-elle se terminer? Est-ce que je vais devoir passer le reste de ma vie comme ça?»

Il y a une faille dans le système

Zoë von Streng est juriste au service indépendant de conseil juridique en matière d'aide sociale. Elle apporte une réponse à cette question:

«Oui, Marina risque très probablement de rester dans cette situation de logement pour une durée indéterminée.»

Zoë von Streng est régulièrement confrontée à des situations similaires à celle de Marina. Elle explique:

«Le fait que des retraités soient contraints de vivre dans des conditions inadaptées à leur âge est un problème qui touche toute la Suisse.»

Toutes les personnes qui n'ont pas droit à l'AVS, à l'AI ou aux prestations complémentaires (PC) sont potentiellement concernées. Elles ne peuvent alors prétendre qu'à un hébergement et à une aide financière des services sociaux.

Chaque commune fixe elle-même le budget maximal accordé à ces personnes pour leur logement. Zoë von Streng précise:

«Environ un tiers des personnes qui s'adressent à nous ne trouvent pas de logement sur le marché libre pour ce budget.»

Dans ces cas, c'est la commune qui doit leur fournir un hébergement, dans des structures comme celle où vit Marina.

Une proportion importante des personnes qui sollicitent l'aide de Zoë von Streng relève du domaine de l'asile ou du statut S. Cela s'explique par une raison précise, selon la juriste «la plupart des communes leur accordent un budget logement encore plus faible que celui des bénéficiaires ordinaires de l'aide sociale.»

Dans la commune où réside Marina, le montant maximal normalement accordé aux bénéficiaires de l'aide sociale pour leur logement s'élève à 1340 francs. Marina, en revanche, ne reçoit que 500 francs pour le loyer et les charges, car son statut ne lui donne pas droit à l'aide sociale ordinaire.

Mais Marina n'a pas non plus le droit d'emménager dans un appartement situé en dehors de la commune, même si le loyer correspondait à ce budget. Les statut S sont en principe soumis aux mêmes règles que les personnes admises à titre provisoire et les requérants d'asile dont la procédure est en cours.

La Confédération les attribue à un canton, puis le canton à une commune. Zurich applique pour cela une clé de répartition fixe où chaque commune accueille 15 réfugiés pour 1000 habitants.

Ces personnes ne peuvent choisir librement leur logement qu'à partir du moment où elles sont en mesure de subvenir elles-mêmes à leurs besoins. Or, dans le cas de Marina, son âge et ses problèmes physiques ne le lui permettent plus. Zoë von Streng résume:

«On peut dire que Marina se retrouve dans une faille du système»

Des marches malgré l'arthrose

Direction un autre village, sur les hauteurs du lac de Zurich. Mykola et sa femme Vira vivent depuis quatre ans dans une chambre de 18m2. Avec leur chat. Le couple se retrouve dans la même situation que Marina après avoir fui Kharkiv, dans l'est de l'Ukraine. Mykola a 76 ans et Vira 74 ans et tous deux ont le statut S.

Le couple insiste sur le fait qu'il est reconnaissant envers la Suisse pour les avoir accueillis. Leur logement leur convenait comme solution provisoire, mais pas pour toujours. Mykola confie:

«Nous sommes fatigués»
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Vira et Mykola dans leur chambre à Männedorf.Image: watson/ aylin erol

Leur logement n'a pas non plus été conçu à l'origine pour accueillir un jour dix personnes. Cette maison classée monument historique, construite en 1903, est mal isolée. En cette chaude journée de juin, la chaleur s'accumule dans leur chambre.

Il fait encore plus chaud dans la cuisine commune située au deuxième étage. Pour y accéder, il faut emprunter un escalier en colimaçon étroit et raide. Pour Vira, c'est un défi quotidien.

La septuagénaire souffre de nombreux problèmes de santé: diabète, hypertension, douleurs dorsales, séquelles d'une chimiothérapie contre un cancer du sein et arthrose du genou. Elle doit s'aider de ses bras pour se hisser en s'agrippant à la rampe et ne peut pas monter elle-même ses courses jusqu'à la cuisine.

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Vira met du temps à grimper les escaliers qui mènent à la cuisine.Image: watson/ aylin erol

De toute manière, la cuisine, utilisée par dix personnes, ne dispose pas de suffisamment de place pour stocker toutes leurs provisions.

Le couple conserve donc autant de nourriture que possible dans sa chambre.

La maison dispose de deux toilettes. Mais celles du rez-de-chaussée, situées juste à côté de la chambre du couple, se trouvent dans la même pièce que l'unique douche de la maison. Lorsque celle-ci est occupée, ce qui est constamment le cas le matin et le soir, Vira et Mykola doivent à nouveau monter les escaliers.

La salle de bains pose un autre problème à Vira. Pour accéder à la douche, la retraitée doit franchir deux hautes marches. Elle raconte:

«Une fois, j'ai glissé en sortant et j'ai fait une lourde chute»
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La haute marche pour accéder à la douche constitue un défi pour Vira.Image: watson/ aylin erol

Contactée, la commune confirme que Vira a subi des blessures légères dans la salle de bains. Depuis, elle a installé des bandes antidérapantes sur les marches. Pour le couple, ce n'est qu'une maigre consolation. Mykola déplore:

«Je ne comprends pas pourquoi un pays riche comme la Suisse oblige des personnes âgées à vivre dans de telles conditions.»

Tout est légal

Zoë von Streng a également une réponse à cette question. Les communes sont libres de décider comment héberger les réfugiés qui leur sont attribués. Les hébergements collectifs et le partage de chambres sont explicitement autorisés, à condition que les personnes sans lien de parenté soient séparées selon leur sexe.

En Suisse, il n'existe pas d'exigences minimales concernant les hébergements. Zoë von Streng explique:

«En principe, toutes les conditions de logement sont considérées comme acceptables tant qu'elles ne nuisent pas à la santé.»

Il faut déterminer au cas par cas si les conditions de logement sont préjudiciables à la santé. La juriste précise que «pour cela, le médecin traitant devrait par exemple expliquer à la commune pourquoi un autre logement serait absolument nécessaire.» Mais même dans ce cas, il est possible que les personnes concernées soient contraintes de rester dans leur hébergement.

En février dernier, le médecin traitant de Marina avait explicitement indiqué dans une recommandation médicale qu'elle avait besoin d'une chambre individuelle et d'un accès à des toilettes privées. Mais la commune n'avait pu lui proposer qu'une chambre partagée dans un autre hébergement, avec une salle de bains commune, comme elle l'a indiqué à watson.

De son côté, la commune estime avoir attribué au couple le logement disponible le mieux adapté à son âge et à son état de santé. A la suite de ses demandes, elle a écrit:

«Comme nous vous l'avons déjà indiqué à plusieurs reprises, notre commune ne dispose actuellement d'aucun appartement vacant que nous pourrions mettre à votre disposition.»

Tout le monde y perd

L'invasion de l'Ukraine par la Russie a poussé à leurs limites les infrastructures d'accueil des demandeurs d'asile en Suisse. En 2024, le canton de Zurich avait ainsi décidé de porter son quota d'accueil de réfugiés par commune à 1,6% de la population.

Mais dans un canton où les logements abordables était déjà rares, cela a posé problème à de nombreuses communes. Celle de Kilchberg avait notamment fait les gros titres de la presse alémanique, lorsqu'elle avait résilié les baux de 19 ménages afin de permettre à des réfugiés d'emménager dans des appartements propriété de la commune.

C'était le seul moyen pour Kilchberg de respecter le quota cantonal d'accueil. Cette décision a principalement contraint des familles et des personnes à faibles revenus à quitter leur logement. Contactée par watson, la commune de Mykola et Vira écrit:

«L'hébergement des personnes relevant du domaine de l'asile, ainsi que d'autres personnes ayant besoin de logements à prix abordable, devient de plus en plus difficile.»

Un nouveau complexe de logements d'urgence, comprenant 15 appartements de 3,5 pièces disponibles depuis août 2025, avait permis de soulager la situation. Mais pour pouvoir y loger 60 personnes, toutes les chambres avaient été équipées de lits superposés. C'est précisément pour cette raison que ces appartements ne convenaient pas à Mykola et Vira.

La commune ajoute avoir tenté de tenir compte des besoins du couple en lui attribuant une chambre double avec deux lits simples plutôt que des lits superposés, au rez-de-chaussée, où se trouve la salle de bains. Elle précise:

«Selon l'évaluation des services compétents, les conditions actuelles de logement correspondent aux besoins des personnes concernées»

La situation semble tout aussi inextricable dans la commune de Marina. Celle-ci souhaitait construire un nouveau centre d'hébergement pour réfugiés à la périphérie du village. Celui aurait dû comprendre huit appartements pouvant chacun accueillir quatre personnes, dont un adapté aux personnes handicapées. Mais en 2024, lors de l'assemblée communale, les habitants du village avaient rejeté le projet.

Le plan B consistait à construire un centre d'hébergement provisoire sur un autre terrain, un peu à l'écart du village. Mais comme celui-ci se trouvait en dehors de la zone à bâtir, le canton avait bloqué le projet. La commune explique à watson:

«Malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons pas proposer de chambres individuelles ou d'appartements privés aux réfugiés. Pour respecter notre quota d'accueil, nous sommes contraints de loger deux à trois personnes par chambre.»

Le problème devrait continuer

Zoë von Streng prévoit que le problème va s'aggravera dans les prochaines années, car de plus en plus de personnes bénéficiant du statut S atteindront l'âge de la retraite. Elle explique:

«Tout le système repose sur l'idée que les Ukrainiens rentreront bientôt dans leur pays»

Selon elle, ces personnes n'ont donc que deux possibilités pour quitter leur hébergement actuel. Soit la guerre en Ukraine se termine et permet leur retour, soit leur état de santé finit par nécessiter un placement en EMS.

Zoë von Streng précise:

«Mais même dans ce cas, elles ne peuvent y entrer que lorsqu'un organisme indépendant, comme un médecin ou l'APEA, estime que cette mesure est absolument nécessaire.»

watson a rendu visite à Marina, Mykola et Vira en juin dernier. Depuis, les conditions dans lesquelles ils sont logés ne se sont pas améliorées.

Mykola et Vira souhaitent désormais essayer d'entrer dans un EMS «pour pouvoir vivre plus dignement». Marina suit quant à elle un cours intensif d'allemand et s'est fixé pour objectif d'obtenir son diplôme le plus rapidement possible. Elle espère ensuite trouver un emploi, subvenir elle-même à ses besoins et enfin déménager. Malgré ses problèmes de santé et le fait qu'à son âge, elle devrait être à la retraite.

Traduit de l'allemand par Joel Espi

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