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Deux Ukrainiens cherchent un appart', mais reçoivent un flot de haine

La photo postée sur Facebook pour tenter de trouver un logement.
La photo postée sur Facebook pour tenter de trouver un logement.dr

Deux Ukrainiens cherchent un appart', mais reçoivent un flot de haine

Un jeune couple d'Ukrainiens réfugié à Winterthour a posté sa recherche d'appartement sur Facebook. Ils ne s'attendaient pas aux commentaires haineux que leur publication a suscité.
23.08.2026, 18:4923.08.2026, 18:49
Kilian Marti, Nina Bürge / watson.ch

Une rue étroite serpente entre de petits jardins et des maisons de plain-pied dans un quartier résidentiel verdoyant de Winterthour (ZH). La pointe d’un clocher se détache sur le ciel nuageux de ce mois d’août.

Au milieu de ce décor idyllique se dresse un immeuble gris, sans prétention. C’est peut-être là que Maksym Rusanov pourra commencer à vivre la vie dont il rêve depuis sa fuite: se réveiller le matin aux côtés de sa petite amie, aller travailler et rentrer chez lui le soir, plutôt que de dormir dans une chambre avec neuf inconnus.

Depuis que le jeune homme de 21 ans et sa petite amie Nikol, 22 ans, ont fui Kharkiv pour la Suisse il y a quelques mois, ils vivent dans des chambres séparées d’un centre d’hébergement pour requérants d’asile.

Ce jeudi soir, Maksym vient seul à la visite d'appartement. Sa compagne est à Constance, où elle revoit sa mère pour la première fois depuis le départ d'Ukraine. La maman a fait spécialement le voyage depuis Kharkiv.

Devant l’immeuble, Maksym cherche le bon nom sur les sonnettes. Grand et mince, il porte un t-shirt Nike noir et un sac en bandoulière sur la poitrine. Avec ses cheveux bruns coupés court et son sourire réservé, il a l’air d’un jeune tout juste entré dans le monde des adultes. «Je rêve d'une vie tranquille», confie-t-il.

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, il était encore adolescent. La guerre l’a fait grandir: des amis de son âge sont morts et, lorsqu’une bombe est tombée à côté de son lieu de travail, il a compris qu’il devait quitter son pays s’il voulait avoir un avenir.

Ce qui paraît aller de soi pour beaucoup reste encore hors de portée pour lui. Il a envoyé de nombreuses candidatures et visité plusieurs logements. Mais, la plupart du temps, il ne reçoit aucune réponse. Il n’en paraît pas amer pour autant.

«Un jour, ça marchera. Je suis quelqu’un de très optimiste»

Pour augmenter ses chances, il a également posté sa recherche immobilière sur Facebook. Il ne s’attendait pas à ce qui allait suivre.

Ils reçoivent des insultes à foison

Maksym a rédigé une publication polie. Nikol et lui sont calmes, ordrés et ne font pas la fête. Ils cherchent un appartement à Winterthour pour un loyer maximal de 1600 francs, charges non comprises. L’aide sociale se porte garante.

C’est surtout cette dernière phrase qui fait exploser l’espace commentaires:

«Qu’ils rentrent chez eux. Personne ne les a appelés.»
«Et bosser, ce n’est pas une option?»

Une utilisatrice affirme qu’il n’y a pas de guerre dans les trois quarts de l’Ukraine et lance:

«Rentrez chez vous!»

D’autres se contentent de commenter: .

«L’aide sociale??? Fuck off»

L'histoire n'a rien d'un cas isolé. Dans le groupe Facebook «Wohnungen Schweiz» (appartements en Suisse), les publications suscitent rarement beaucoup de réactions malgré ses plus de 20 000 membres.

Sous le post de Maksym, en revanche, on trouvait plus de 200 commentaires, dont une grande partie sont haineux. L'administrateur du groupe a désormais fermé les commentaires.

L’administration du groupe a pris la défense de Maksym et Nikol. Le fait que le couple bénéficie de l’aide sociale ne donne à personne le droit de l’insulter ou de lui dire de «rentrer chez lui». Les commentaires haineux et racistes seront supprimés et les récidivistes exclus du groupe. Cette mise au point récolte plus de 700 likes.

Plus de 150 personnes approuvent malgré tout le commentaire qui demande au couple de retourner dans le pays qu’il a fui pour échapper aux bombes.

Ils sont devenus adultes pendant la guerre

Le couple est arrivé de Kharkiv, une ville du nord-est située non loin de la frontière russe. Leurs parents et grands-parents y vivent toujours et n’ont pas voulu quitter leur pays, raconte Maksym. Son père, en outre, pourrait difficilement fuir en raison de problèmes de santé.

Le réfugié a longtemps cru à une sortie possible de la guerre. Il était encore adolescent lors de l'invasion russe. Il est devenu adulte dans une guerre dont il attendait d’abord la fin chaque jour.

Mais la destructions s'est peu à peu immiscée dans son quotidien. Il a vu des bombes tomber et des gens mourir. Certains de ses amis se sont portés volontaires pour combattre. Ils avaient 21 ans, l’âge de Maksym aujourd’hui. Ils ne sont jamais revenus. Âge de moins de 25 ans, le jeune homme n'est pas tenu de battre et a pu quitter légalement l'Ukraine.

Lorsqu’il raconte son histoire, sa voix ne change presque pas et son visage reste impassible. Ce n’est que plus tard qu’il confie ne pas avoir encore vraiment pris conscience de tout ce qui s’est passé. Comme si son esprit avait enfermé quelque part ce qu’il avait vécu pour lui permettre de continuer à avancer.

Maksym est resté à Kharkiv, où il étudiait l’ingénierie mécanique à distance tout en travaillant dans un magasin. C’est aussi à cette époque qu’il a rencontré sa petite amie. Malgré la guerre, il essayait de conserver un quotidien normal, jusqu’au jour où, pendant une pause au travail, une bombe est tombée juste à côté de son magasin. «J’aurais pu mourir», dit-il. C’est alors qu’il a définitivement décidé de fuir.

Sortir de l’aide sociale

Maksym et Nikol sont arrivés en Suisse en bus en janvier. Ils se sont enregistrés dans un centre fédéral pour requérants d’asile à Berne avant d’être rapidement transférés dans un abri souterrain de la protection civile. Quelques semaines plus tard, ils ont été attribués au canton de Zurich. Ils vivent aujourd’hui dans un centre d’hébergement pour requérants d’asile à Winterthour et bénéficient du statut de protection S.

A Winterthour, tous deux ont trouvé ce qu’ils avaient perdu en Ukraine: la sécurité. Chaque matin, ils suivent un cours d’allemand ensemble. Nikol aimerait travailler dans la vente. Maksym espère pouvoir bientôt livrer des repas à vélo, un premier pas pour sortir de l’aide sociale. Mais pour construire la vie à laquelle ils aspirent, il leur manque surtout un endroit où s'installer.

Maksym visite des appartements à Winterthur.
Maksym visite des appartements à Winterthur.

Le jeune couple ne s’attendait pas à ce que la recherche d’un appartement soit aussi difficile, encore moins à recevoir autant de réactions négatives.

«Au début, les commentaires m’ont beaucoup bouleversé. Puis j’ai compris qu’ils n’avaient rien à voir avec moi. Ce sont simplement des gens en colère. Et je ne devrais pas m’énerver à cause de ça – je dois apprendre l’allemand»

Ses parents, avec lesquels il est en contact tous les jours, ont eux aussi été surpris par les commentaires. Leur fils avait fui en Suisse parce qu’il considérait ce pays comme sûr. Désormais, depuis l’Ukraine, ils s’inquiètent de voir des gens lui demander de retourner dans un pays en guerre.

La solidarité s’effrite

Maksym est loin d’être le seul à rencontrer des difficultés: sur les 1292 personnes bénéficiant actuellement du statut de protection S à Winterthour, 187 vivent encore dans un hébergement collectif, indique Bernhard Roth, responsable de l’asile pour la Ville.

Celle-ci réfute également l’un des principaux reproches formulés dans les commentaires. Les personnes bénéficiant du statut S ne sont pas avantagées en matière de frais. Les mêmes plafonds de loyer que pour les bénéficiaires ordinaires de l’aide sociale s’appliquent.

Pour un ménage de deux personnes, la Ville prend comme valeur indicative un loyer mensuel net de 1540 francs. Les 1600 francs indiqués par Maksym dépassent donc légèrement ce montant.

Cela pourrait être possible. Mais la méconnaissance de l’allemand, le peu de contacts en Suisse et le caractère temporaire du statut de protection S compliquent malgré tout l’accès à un logement, indique la Ville.

L’association Viwo, qui aide les personnes réfugiées dans leur recherche d’un logement, fait le même constat. Au début de la guerre, les Ukrainiens pouvaient encore compter sur une solidarité particulière de la part de bénévoles et de propriétaires privés, explique son directeur, Thomas Treschl. Cette solidarité a désormais largement disparu.

Les candidats ukrainiens ne sont plus privilégiés et même l’association essuie régulièrement des refus. «Pour nous aussi, de nombreuses déceptions jalonnent la recherche d’un logement», explique le responsable.

La visite de ce jeudi se termine elle aussi avec une déconvenue pour Maksym. Une fois sur place, il s'avère que l’appartement ne peut accueillir qu’une seule personne au maximum. Mais le jeune homme ne baisse pas les bras:

«C’est toujours mieux de chercher un appartement ici que de vivre sous les bombes là-bas»

(Traduit de l'allemand par Valentine Zenker)

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