L'Allemagne veut «la plus grande armée d'Europe»: la Suisse doit se préparer
C'est un processus sans précédent, jusqu'ici à peine débattu publiquement en Suisse: nos voisins allemands réarment massivement, et ce, pour la première fois depuis 1945, dans un ordre européen où le rôle des Etats-Unis n'est plus une évidence.
Rien que les dépenses de défense régulières passeront en 2026 de 62,4 à 82,7 milliards d'euros (77,3 milliards de francs); s'y ajoutent 25,5 milliards issus du fonds spécial pour la Bundeswehr. D'ici 2029, les dépenses atteindront 3,5% du produit intérieur brut du pays. Le chancelier fédéral, Friedrich Merz, le dit sans détour:
A titre de comparaison, la Suisse consacre environ 7 milliards de francs à son armée en 2026. C'est nettement moins que chez son voisin, même rapporté au nombre d'habitants.
Un débat marqué par l'Histoire
Après la capitulation de mai 1945, l'Allemagne était à terre, économiquement comme militairement. Dix ans plus tard, en novembre 1955, la création de la Bundeswehr marquait officiellement le début du réarmement de la République fédérale. Mais une chose est toujours restée claire: la puissance dirigeante et protectrice de l'Europe s'appelle l'Amérique. La France et le Royaume-Uni, avec leurs forces nucléaires, constituent quant à eux les poids lourds européens.
«Keep the Americans in, the Russians out and the Germans down» («Garder les Américains dedans, les Russes dehors et les Allemands à terre»), décrivait dans les années 1950 Lord Hastings Ismay, premier secrétaire général de l'Otan, pour résumer la finalité de l'alliance de défense atlantique.
Sept décennies plus tard, l'Allemagne aspire à la prédominance militaire en Europe et justifie cette ambition par la guerre en Ukraine et par l'incertitude entourant la garantie de sécurité américaine pour l'Europe. Dans de nombreuses régions du Vieux Continent, ce réarmement est attendu et salué en conséquence. Enfin, le plus grand pays du continent assume ses responsabilités en matière de politique de sécurité.
Mais les ambitions de Berlin, qui dépassent largement, au vu de ses moyens financiers, celles de Londres ou de Paris, suscitent des débats. Notamment en France ou en Pologne, deux pays qui, à plusieurs reprises dans l'histoire, ont fait l'expérience des agressions allemandes. Naturellement, on se réjouit de savoir un allié puissant à ses côtés face à une Russie agressive et révisionniste.
Cependant, dans le même temps, des craintes très anciennes à l'égard du nationalisme et du militarisme allemands, qui ont marqué l'histoire européenne jusqu'en 1945, restent profondément ancrées.
La position indécise de la Suisse
La célèbre revue politique italienne Limes a récemment consacré un numéro entier à la montée en puissance militaire et industrielle de l'Allemagne dans le domaine de l'armement. On y examine notamment le degré de confiance que l'on pourrait accorder à une Allemagne redevenue puissante, si elle venait un jour à être dirigée par l'AfD nationaliste, ou encore les précautions à prendre pour ancrer durablement l'armée allemande dans un cadre européen.
En Suisse, le débat se limite pour l'heure aux querelles sur la notion de neutralité. Un repli sur soi-même. Or, c'est justement pour un petit pays comme la Suisse que se posent des questions stratégiques concrètes, notamment liées à la politique d'armement, face aux bouleversements des rapports de force européens.
Quel degré de dépendance envers l'Allemagne est-il acceptable? Quels systèmes doivent pouvoir être entretenus et ravitaillés en munitions directement en Suisse? Que se passera-t-il si l'Allemagne, en cas de crise, a elle-même besoin de ses capacités de production? La Suisse doit-elle sciemment répartir ses systèmes entre plusieurs pays fournisseurs? Et quel degré d'interopérabilité avec l'Otan est envisageable sans que cela ne se traduise, dans les faits, par une intégration à l'alliance? En bref: quel rôle la Suisse joue-t-elle au sein d'un dispositif d'armement européen dont l'Allemagne serait le centre de gravité?
Le Conseil fédéral a déjà pris de premières décisions. Il souhaite acheter davantage d'équipements en Europe plutôt qu'aux Etats-Unis. Et il participe à l'«European Sky Shield Initiative», un projet lancé par l'Allemagne pour renforcer la défense aérienne commune. Cela ne règle toutefois pas la question de savoir jusqu'à quel point un rapprochement avec une Allemagne militairement de plus en plus dominante est judicieux pour la Suisse, ni comment réduire les dépendances stratégiques qui en découlent.
Nous devrions commencer à débattre de ces questions. Il n'est pas trop tôt. (trad. ysc)
