«Je ne vois aucune alternative au dollar»
Dimanche dernier, le patron de la banque centrale américaine a clairement montré son agacement face aux tentatives répétées d’ingérence de Donald Trump.
Jerome Powell a accusé le président des Etats-Unis d’entraver délibérément le travail de la Réserve fédérale sous de faux prétextes, parce que celle-ci fixe ses taux directeurs sur la base de ses propres analyses, et non selon les envies du président américain qui souhaite des taux plus bas.
Un soutien public qui peut surprendre
Ce mardi, la Banque centrale européenne et neuf autres banques centrales ont pris la parole. Dans une déclaration commune également signée par le président de la Banque nationale suisse, Martin Schlegel, on peut lire:
Yvan Lengwiler est professeur d’économie à l’Université de Bâle. Il est observateur de longue date de la Banque nationale, et revient sur cet événement inédit.
Dans le monde académique, l’indépendance de la politique monétaire est considérée comme un principe si évident qu’il n’a plus besoin d’être justifié. La réaction des banques centrales à la vidéo de Jerome Powell est-elle avant tout académique?
L’indépendance des banques centrales n’est pas qu’une question académique. Elle est essentielle pour permettre aux pays de garantir une stabilité des prix sur le long terme et de maîtriser l’inflation.
Pourquoi la stabilité des prix est-elle en danger lorsque les banques centrales ne sont plus indépendantes?
Lorsque la politique monétaire est dictée par des responsables politiques, elle devient cyclique. A l’approche d’élections, la politique monétaire est assouplie, l’économie est généreusement arrosée de liquidités et la croissance stimulée. Après le scrutin, des poussées inflationnistes apparaissent. L’horizon d’une politique monétaire axée sur la stabilité des prix est bien plus long qu’une législature de quatre ans.
En 2025, la Banque nationale a enregistré environ 40 milliards de francs de pertes de change sur ses placements en dollars. Elle détient des obligations d’Etat américaines et d’autres titres libellés en dollars pour une valeur de plus de 300 milliards de francs. Martin Schlegel affiche-t-il sa solidarité avec Jerome Powell par crainte pour ce gigantesque patrimoine?
Je ne pense pas que ce soit son mobile. Certes, une forte inflation affaiblit une monnaie. Mais n’oubliez pas une chose:
Malgré tout, la plus grande partie des pertes en dollars dans les comptes de la Banque nationale a été compensée par des gains sur les réserves d’or. Voyez-vous un lien?
Le prix de l’or a tout simplement connu une envolée spectaculaire ces dernières années. On sait que l’or se comporte très bien en période d’incertitude et, peut-être, que les taux d’intérêt extrêmement bas jusqu’à récemment ont aussi contribué à cette hausse. Et, bien sûr, personne ne sait si la flambée de l’or va se poursuivre.
De nombreuses banques centrales ont acheté de l’or ces dernières années, ce qui a contribué à faire monter les prix. La Banque nationale devrait-elle faire de même, comme le réclament certains économistes?
C’est une question que la Banque nationale doit trancher dans le cadre de la gestion de son portefeuille. Le stock d’or de la Banque nationale reste, en comparaison internationale, encore important, même si elle en a vendu plus de la moitié il y a une vingtaine d’années.
Le stock d’or n’est donc pas avant tout une question de stabilité de la Banque nationale, du système financier ou de l’avenir du dollar, mais plutôt une question de gestion de portefeuille?
Si le dollar ne devait plus être la principale monnaie de réserve, la Banque nationale procéderait certainement à des réallocations.
Cela pourrait-il changer prochainement?
Il est possible que cela évolue au cours des cent prochaines années. Mais je ne sais pas si cela pourrait se produire à court terme.
Le yuan chinois est une monnaie de réserve à l’échelle régionale, mais au niveau mondial, il ne remplit de loin pas encore les critères nécessaires. Il en va de même pour l’euro, qui présente de grandes faiblesses structurelles.
La Banque nationale détient donc, faute de mieux, des obligations d’Etat américaines et des actions américaines pour plus de 300 milliards de francs?
On peut le formuler ainsi. Le dollar est tout simplement le marché le plus fluide au monde. On peut réallouer 50 milliards de dollars relativement rapidement. Ce n’est pas possible avec d’autres monnaies.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
